Archives de l’auteur : Marc

Vient de paraître

Sommaire : Hommage à Robert Massin – Quand l’achat d’exemplaires de Voyage suscitait un vif émoi – Élisabeth Porquerol (1905-2008) – Alphonse Boudard a son biographe – Céline, Copenhague / Ce soir, Paris. Janvier-juin 1947 – Un témoignage inédit sur Thorvald Mikkelsen.

Henri Godard

Il y a quatre ans, face à Marc-Édouard Nabe ¹ (qui le filma à son insu), Henri Godard fut catégorique : « Pour moi, maintenant, Céline, c’est fini. (…) J’ai mis un point final. »  Et il est vrai  qu’il le délaissa alors pour un volume de la Pléiade  sur Malraux, puis pour un essai consacré à l’écrivain italien Erri De Luca. C’est d’ailleurs la première fois que Henri Godard travaillait sur une œuvre non écrite en français.Personne n’ignore la dette que les céliniens ont contractée envers lui. De manière souveraine il a montré, d’une part, que l’œuvre est l’une des très rares à être à la hauteur de l’histoire du XXe siècle, et, d’autre part, que son auteur est l’un des tout grands créateurs de son temps. La coïncidence veut que Godard ait décroché son diplôme universitaire l’année même où parut D’un château l’autre lu avec ferveur. Lecture fondatrice jalonnée bien plus tard d’étapes décisives : l’édition de la trilogie allemande dans la Pléiade (1974, édition suivie de quatre autres volumes) ; la création, avec J.-P. Dauphin (†), des Cahiers Céline, puis, avec une poignée de célinistes historiques, de la Société d’Études céliniennes (1976) ;  la soutenance de sa thèse de doctorat Poétique de Céline (1984) ; la fondation, avec Jean-Paul Louis, de la revue L’Année Céline (1990) ; la publication de Céline scandale sur l’épineuse question des “pamphlets” (1994) ; sa biographie parue l’année du cinquantenaire de la mort (2011) ; et enfin son livre-bilan sur le sujet, À travers Céline, la littérature (2014). En avait-il dès lors définitivement fini avec lui ? Pas vraiment puisque viennent de paraître deux ouvrages largement consacrés à Céline mais qui, pour la plus grande part, sont composés de textes parus antérieurement ici et là.  On y a la confirmation  que  la pierre d’achoppement pour cet humaniste intransigeant demeure les écrits controversés (ô euphémisme !) de Céline. Comment ne pas comparer ce qu’il en dit avec la réaction de mon compatriote Charles Plisnier qui, en 1938, considérait Bagatelles comme un livre à la fois « génial et malfaisant » ? Sur le strict plan littéraire, Godard estime que « ces textes représentent globalement, d’un point de vue stylistique, une régression, même si on y retrouve verve et invention lexicale » et qu’on « est tellement heurté par la violence des attaques que beaucoup ne se rendent même pas compte que littérairement ces textes sont ennuyeux ». Le chrétien (de gauche) qu’est Plisnier note qu’il n’y a en effet « rien de plus lassant que la violence verbale, l’imagination satirique, l’injure et l’invective. Et c’est un fait qu’un pamphlet trop long ne se lit pas jusqu’au bout et perd son efficace. » Mais il ajoute : « Que celui-ci, avec ses trois cent soixante-quinze pages massives, se fasse lire, témoigne d’une puissance créatrice exceptionnelle, d’un souffle prodigieux. » On voit ce qui sépare les deux lettrés sur ce point. Il apparaît évident que l’écrivain de combat que fut Céline ne peut emporter l’adhésion littéraire de Godard même s’il sauve, comme d’autres céliniens, quelques “belles pages” de ce corpus. Ainsi citent-ils invariablement la superbe description de Leningrad dans Bagatelles ou l’épilogue lyrique des Beaux draps. Or le génie célinien est aussi, qu’on l’admette ou non, celui de la polémique. Avec ses outrances et ses dérives irrémissibles.

• Henri GODARD : Céline et Cie (Essai sur le roman français de l’entre-deux-guerres), Gallimard, 2020, 267 p. & Une critique de la création et autres essais, Du Lérot, 2020, 131 p.

  1. Nabe n’en est pas à une contradiction près : dans cette vidéo, il presse instamment Henri Godard de réaliser une édition critique des “pamphlets” alors qu’ailleurs il n’exprime pas une grande révérence à son égard.

Vient de paraître

Sommaire : Gros titres et petits articles dans Ce soir en 1946 – Le paradoxe juif de Céline – Les souvenirs de Frédéric Monnier – Céline sur les traces de Balzac à Meudon.

Opprobres

Le savez-vous ? Il existe une « rue Staline » dans l’Aisne et plusieurs « rues Lénine » un peu partout en France. Quant aux « rues Louis Aragon », qui chantait  dans les années trente  “ le Guépéou  nécessaire de France ”,  elles sont légion. Mais ce n’est assurément pas demain la veille qu’il y aura une rue Céline…

En octobre dernier, le maire de Camaret-sur-Mer (Finistère) eut l’idée de dénommer un modeste chemin communal « rue Louis-Ferdinand Céline ».  L’adjoint au maire a aussitôt annoncé qu’il voterait contre cette proposition. Le maire s’est incliné et une autre dénomination a été choisie. Coïncidence : c’est à Camaret que se trouvait jusqu’il y a peu une plaque apposée sur une maison où se rendait fréquemment Céline avant l’exil. Elle appartenait à la mère de l’épouse de Henri Mahé. C’est à la demande du peintre que la décision d’apposer cette plaque fut votée en 1968 par la municipalité (de gauche). Afin de ne pas être importunés (?) par des céliniens, les nouveaux propriétaires ont décidé de l’enlever. De telle sorte qu’à notre connaissance il n’existe en France aucune rue ni plaque rappelant le souvenir de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Exception faite naturellement de routes ou chemins privés. Ce qui s’est passé à Camaret rappelle les remous suscités il y a trente ans par l’initiative du conseil municipal de Montpon-Ménestrol (Dordogne) qui avait également pris la décision de donner le nom de Céline à une rue de la commune. Là, ce sont les protestations d’un comité d’anciens combattants qui firent capoter le projet. En 1985, la Préfecture de Paris  retira sans aucune explication l’autorisation qu’elle m’avait accordée pour l’apposition d’une plaque commémorative rue Girardon. Rebelote sept ans plus tard  lors d’une nouvelle tentative, cette fois en collaboration avec l’association « La Mémoire des lieux » dirigée par Roger Gouze, beau-frère du Président de la République d’alors. En raison de pressions diverses, cette association me communiqua de manière lapidaire que l’apposition de la plaque était remise sine die. La tentative de faire apposer une plaque sur le domicile qu’occupa, au mitan des années vingt, le docteur Louis Destouches à Champel dans la banlieue de Genève se heurta cette fois au refus du propriétaire suite aux échos parus dans la presse. Au début des années 90, la décision de classer la maison de Meudon comme « lieu de mémoire » fut prise par le ministre de la Culture avec l’appui de plusieurs écrivains dont Sollers, Rinaldi et Gracq. Suite aux protestations du CRIF, ce fut, cette fois, le préfet de la région d’Île-de-France qui décida de ne pas donner son aval au projet. Plus récemment, un autre Ministre de la Culture décida, suite aux protestations d’une association analogue, de retirer Céline des « Célébrations nationales ». Il y avait été inscrit pour le 50e anniversaire de sa mort. Heureusement le ridicule ne tue pas : à la même époque, le maire de Strasbourg décida, suite aux protestations d’un administré, de retirer une citation de Céline (extraite de Rigodon) qui avait été apposée sur la porte des toilettes de la nouvelle médiathèque. Il existe paradoxalement des céliniens qui se réjouissent de cette série de rebuffades, estimant que cela montre à l’envi que Céline est un écrivain vivant. Quant à la villa « Maïtou », on sait qu’avant d’être vendue à terme (à l’un des voisins) avec droit d’usage d’habitation (pour Lucette), le Ministère de la Culture, pressenti, fit savoir qu’il ne souhaitait pas l’acquérir. La “Direction des Patrimoines” renchérit en soulignant que « Céline n’y a vécu qu’une dizaine d’années ». Stéphane Bern, chargé de mission dans ce domaine, estime, lui, qu’il faut éviter que cette maison devienne « un lieu de pèlerinage ». Et c’est ainsi que rien ne se fera…

Vient de paraître

Sommaire : L’intelligence du cœur – Celle qui sauva la vie – Ma rencontre avec Céline – La première interview – Du côté de Lili – Droite, souple, légère… – Fidélité et dévouement

Lucette

Lucette Destouches s’est éteinte à 107 ans dans la nuit du 7 au 8 novembre. Le 14, elle a été inhumée au vieux cimetière de Meudon dans la plus stricte intimité. Véronique Robert et François Gibault conduisaient le deuil, entourés, comme Lucette l’avait souhaité, d’un petit groupe d’intimes, dont Sergine Le Bannier, Frédéric et Nicole Vitoux, Dominique Charnay, Antoine Gallimard et quelques autres amis. François Gibault, qui fut son conseil et confident pendant un demi-siècle, prononça une émouvante allocution dont voici un extrait :

« Nous sommes avec toi Lucette, à l’instant où, pour l’éternité, tu rejoins Céline, l’homme que tu as tant aimé, admiré, aidé, secouru, les beaux jours comme au temps des pires épreuves, l’un des plus grands, sinon le plus grand écrivain français du siècle passé. Tu l’as protégé, défendu de son vivant comme depuis sa mort en 1961, parfois dans des conditions très difficiles pour ne pas dire dramatiques, avec une intelligence, un courage, une constance, qui ont fait l’admiration de tous. Tu as illuminé la vie de Céline comme tu as illuminé les nôtres, admirable en toutes circonstances et, pendant toutes ces dernières années, luttant contre le grand âge, le très grand âge, avec une force d’âme, avec un optimisme, une énergie hors du commun, mais aussi sereinement, pour ne pas dire joyeusement, comme en toutes les autres circonstances de ta vie, y compris les plus tragiques, nous donnant à tous une formidable leçon d’optimisme, de courage et de dignité. »

Mais celui  qui lui a dressé le plus bel hommage est Céline lui-même. Certes  il n’était pas tous les jours facile à vivre. Et il savait bien qu’il pouvait être parfois très dur, pour s’en repentir ensuite, comme il le fit avec sa mère  qu’il rudoya plus d’une fois.  En témoigne ce chef-d’œuvre si peu lu qu’est Féerie pour une autre fois. Y abondent aussi les éloges à celle qui jamais ne l’abandonna : « J’ai été pris par les ennuis, la vie courante, le petit bonheur, le bien et le pire… Pour Lili j’ai eu de la veine. » C’est le moins qu’il pouvait écrire…  L’imagine-t-on au Danemark sans elle ?  Nul doute que l’exil eût été encore plus cruel. Bien sûr, il arriva à Lucette d’affabuler, se mettant au diapason de son romancier de mari. Ainsi disait-elle aux journalistes que Céline avait une balle dans la tête ou qu’il fut  enchaîné  dans sa cellule,  se faisant ainsi l’écho de la légende célinienne.

Elle lui aura survécu pendant près de soixante ans. Durant les dernières années, nombreuses furent les personnalités qui vinrent la voir : Audiard, Mouloudji, Aznavour, Moustaki et tant d’autres. Tous furent séduits par sa gentillesse et sa bonne humeur. Il n’est que juste, à l’occasion de sa disparition, de lui consacrer ce numéro. D’autant que  Céline en fit un personnage  qui apparaît  dans tous les romans  de l’après-guerre. Longue vie que celle de Lucie Almansor… Reçue à quinze ans au Conservatoire de danse et de comédie, elle remporta, l’année de parution de Voyage au bout de la nuit, le premier accessit du concours. Admise dans le corps de ballet de l’Opéra-Comique, elle en donna assez rapidement sa démission, écœurée par les intrigues qui s’y multipliaient. Elle partit alors en Amérique où elle dansa notamment à Broadway. C’est à son retour que Céline fit sa connaissance au cours de danse de Blanche d’Alessandri. On connaît la suite qui aboutit, après bien des épreuves, à ce constat sans fard : « Je l’aime Lili je l’aime comme personne mais j’y ai brisé la vie… Elle a fait des prouesses pour moi de dévouement, de dévotion, je valais pas ! »