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Vient de paraître

Sommaire : Entretien avec Émeric Cian-Grangé – Robert Poulet… 30 ans déjà ! – Les rythmes de la musique célinienne dans Voyage au bout de la nuit – Quand l’accession d’Hitler au pouvoir empêcha la publication en feuilleton de Voyage – Bagatelles et massacre dans Ce soir.

D’un lecteur l’autre

Quelques célinistes se sont intéressés à la réception critique de l’œuvre du contemporain capital. Si plusieurs travaux universitaires existent sur le sujet, Émeric Cian-Grangé a été le premier à publier sur le lectorat non professionnel. « Le moindre lecteur de Céline me passionne », confie-t-il. Certains trouveront que c’est lui accorder beaucoup d’importance. D’autres seront ébahis par la diversité des réponses aux questions posées. En voici quelques unes : « Comment définiriez-vous l’œuvre de Céline ? » ; « Que vous a apporté sa lecture ? » ; « Quel lecteur de Céline êtes-vous ? » ou encore « Quelle question lui poseriez-vous si vous aviez la possibilité de le rencontrer ? ».

Existe-t-il un autre écrivain contemporain qui suscite autant de ferveur ? Peut-être… On songe à celui que Céline vit comme son rival : l’auteur d’À la recherche du temps perdu que le reclus de Meudon considérait, après l’avoir pas mal brocardé, comme « le dernier grand écrivain de notre génération ». Si Proust  est unanimement reconnu aujourd’hui comme un monument, la stature de Céline, elle, a été récemment mise en question par certains qui lui dénient même sa qualité d’écrivain. Avec une argumentation parfois absurde : le fait, par exemple, que les études céliniennes n’aient pas leur Thibaudet, leur Starobinski, leur Fumaroli ou leur Steiner. C’est oublier que, d’une part, les agrégés de lettres classiques et autres lettrés certifiés ont généralement peu d’attrait pour les écritures avant-gardistes et, d’autre part, qu’une carrière universitaire ne se bâtit pas sur terrain miné. C’est d’ailleurs ce que reconnaît un céliniste de la nouvelle génération dans cet ouvrage : « Faire une thèse sur Céline n’est pas forcément la meilleure des idées si l’on envisage une carrière à l’université ! (…) J’entends des étudiants se plaindre d’essuyer de nombreux refus lorsqu’ils cherchent des directeurs de thèse ou de mémoire sur Céline. » Cette confidence en dit long sur la manière dont l’Alma mater traite aujourd’hui l’un des écrivains majeurs du siècle dernier pour des raisons qui n’ont rien à voir avec  la  littérature. Et cela transpire également dans les médias. Cet été, France-Culture a consacré une émission d’une dizaine d’heures à Céline ; l’un de ses meilleurs exégètes fut sollicité pour trois heures d’entretien.  À la diffusion,  seules  quelques minutes furent retenues. Le constat, dépourvu de tout dépit, que m’adressa l’intéressé est tangible : « Pas l’ébauche d’un commentaire qui tenterait de faire comprendre aux auditeurs qui ne connaissent pas l’œuvre sa nouveauté et sa puissance », la majeure partie de l’émission étant consacrée à l’idéologie. C’est dire si cet ouvrage constitue à lui seul une réponse magistrale à ceux qui entendent contester l’importance littéraire de Céline. Un écrivain de peu d’envergure susciterait-il autant d’appréciations apologiques ? Poser la question c’est y répondre. Outre les réponses des lecteurs, Cian-Grangé a eu la bonne idée de reproduire également des avis (contrastés) de critiques littéraires mais aussi de personnalités du spectacle, de la politique ou du journalisme. Certains points de vue déconcertent tant ils sont entachés d’un ressentiment qui, s’il est parfois légitime, confine à l’aveuglement. « Il est très naturel de ne pas aimer Céline » écrivait Roger Nimier. Mais comment ne pas voir qu’on est en présence d’une œuvre considérable qui s’est renouvelée tout au long du parcours de l’écrivain ?   Le cas Céline est aussi fait de cette incompréhension.

• Émeric CIAN-GRANGÉ (éd.), D’un lecteur l’autre (Louis-Ferdinand Céline à travers ses lecteurs), Krisis, 2019, 337 p. (préface de Philippe Alméras, couverture de Jacques Terpant & portraits à l’encre de Éric Heidenkopf).

Vient de paraître

Sommaire : L’interdiction des Beaux draps en zone non occupée – Voyage au bout de la nuit, un Culte du moi paradoxal – Quand les Marseillais se prononçaient pour ou contre Céline – De Denoël à Iago

Prix Goncourt

Roland Dorgelès (1885-1973)  aura  échappé  au sort  de Guy Mazeline auquel on reprocha continûment d’avoir ravi le Goncourt à Céline. L’auteur des Croix de bois, candidat malheureux face à Proust en 1919, en était bien conscient : « J’ai été déçu sur le moment, et depuis je me suis félicité. J’en suis content, d’avoir manqué mon prix Goncourt, car si je l’avais eu aux dépens de Marcel Proust, toute ma vie j’aurais traîné cela comme un remords. » Le paradoxe étant que devenu lui-même membre du jury Goncourt, Dorgelès vota pour… Mazeline !  Seuls  trois jurés votèrent pour Voyage au bout de la nuit : Jean Ajalbert, Léon Daudet et Lucien Descaves. Lesquels faisaient déjà partie de l’Académie lorsque, treize ans plus tôt, elle couronna À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Un livre bien documenté évoque ce qui constitua un (autre) scandale pour beaucoup de contemporains : couronner, à la place du combattant Dorgelès, quelqu’un qui n’avait pas fait la guerre, qui de surcroît n’était pas un « jeune talent » et enfin qui disposait de revenus le dispensant d’exercer un métier. L’intérêt de cette enquête est notamment de comporter un portrait des dix jurés dont Ajalbert et Descaves. S’ils soutiendront plus tard Céline, ils ne le firent pas pour Proust, donnant précisément leur voix à Dorgelès, auteur d’un roman-témoignage sur la Grande Guerre, thème alors très à la mode en un temps où les terribles plaies de ce conflit ne s’étaient pas encore refermées.

Pendant des années, la seule photographie d’Elizabeth Craig connue était celle où on la voit avec Céline aux côtés d’Ajalbert à Beauvais (il y était administrateur de la manufacture nationale de tapisserie). L’auteur décrit cet Auvergnat tel qu’on le voit sur les clichés de l’époque : chapeau de feutre, cape de laine, moustache blonde. Il fut du nombre de ces anciens dreyfusards ¹ qui versèrent plus tard dans la Collaboration ; il écrivit dans la presse doriotiste et, à l’instar de Céline, signa en mars 1942 le “Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais” à la suite du pilonnage des usines de Boulogne-Billancourt par la R.A.F. qui provoqua dans les quartiers alentours la mort de plus de six cents personnes. Il sera incarcéré à Fresnes en 1945. Descaves, lui, est déjà en froid à l’époque avec ses pairs, ceux-ci n’ayant pas voulu accueillir Courteline pour lequel il avait une vive considération. Aussi déjeune-t-il seul chez Drouant au rez-de-chaussée ; un serveur apporte sur un plateau d’argent son bulletin de vote à l’étage où banquettent les autres académiciens. Cet autodidacte, au caractère impétueux, passionné par l’épopée révolutionnaire de la Commune, traite dans ses romans à thèse de toutes sortes de malheureux : mutilés, veuves de guerre, tuberculeux, etc. Son roman le plus célèbre, Sous-offs (1889), lui vaudra d’être renvoyé devant la cour d’assises pour offense à l’armée française et outrage aux bonnes mœurs. Céline en fera le dédicataire de Mort à crédit. Seul Léon Daudet vota pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, puis pour Voyage au bout de la nuit. L’auteur relève à juste titre que l’esprit de parti de ce monarchiste ne présida jamais à ses choix littéraires, se dévouant avec autant de fougue pour des écrivains aussi différents qu’Alain-Fournier, Apollinaire, Proust, Bernanos, Céline ou Malraux. Et de conclure : « S’il avait été seul à décider du lauréat, le palmarès du prix Goncourt aurait sans doute été plus constant. »

• Thierry Laget, Proust, Prix Goncourt (Une émeute littéraire), Gallimard, 2019, 263 p. (19,50 €)

  1. Simon Epstein, Les dreyfusards sous l’Occupation, Albin Michel, 2001.

Vient de paraître

Sommaire : In memoriam Frédéric Monnier – Mort à crédit traduit en vietnamien – Céline, romancier de l’oubli – L’interview de Céline dans Europe-Amérique.

Frédéric Monnier

Il se savait condamné depuis plusieurs années et faisait face à la maladie avec un courage magnifique. J’ai fait sa connaissance il y a quarante ans lorsque Pierre publia son Ferdinand furieux avec 300 lettres inédites de Céline. Frédéric, lui aussi fervent admirateur de l’écrivain, suivit la trace de son père en se faisant l’éditeur de Céline dans les années 80. Il commença modestement en publiant, sous la forme de plaquettes, Chansons, puis un scénario de ballet, Arletty jeune fille dauphinoise, avant de s’attaquer à la correspondance de Céline, éditant celle-ci de manière rigoureuse et soignée. C’est ainsi que, grâce à lui, nous disposons  de la correspondance à ses avocats (Naud et Tixier-Vignancour), à Joseph Garcin et enfin au traducteur hollandais de Céline, J. A. Sandfort. Faut-il préciser que ces éditions sont aujourd’hui très recherchées par la nouvelle génération de céliniens ?  Les premiers livres qu’il a édités le furent sous l’égide de La Flûte de Pan, librairie musicale, sise rue de Rome à Paris, dont il fut le fondateur et qui s’avéra une belle réussite professionnelle. Ses dernières années furent consacrées à une enquête minutieuse sur son arrière grand-oncle, Marius Mariaud, figure méconnue du cinéma muet. Le livre, édité l’année passée par l’Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma, est un modèle de recherche historiographique. Durant quatre ans Frédéric y apporta tout le soin et la persévérance dont il était capable. Cet ouvrage, qui fera date, constitue une manière de testament. « Il s’agissait moins ici de réhabiliter un auteur que de montrer ce qu’a été le parcours d’un homme qui a participé à la grande aventure créatrice de son temps et qui a fini sa vie dans le dénuement et l’oubli », écrit-il en conclusion. Sans lui,  seuls quelques cinéphiles pointus connaîtraient l’œuvre de ce pionnier ¹.

Lorsqu’on évoque sa mémoire, il importe  de  relever  cet humour pince-sans-rire  apprécié par ses amis. Et qui est apparu très tôt si l’on en juge par les souvenirs de son père : « Frédéric a huit ans et demi. Il est impassible, il écoute et sourit à peine… En classe, il est très sage, il travaille peu, parle peu, sauf pour dire par moment et sans broncher, une énormité. On l’appelle Buster Keaton. Ce soir, visite de notre ami Frédéric Pons, prof à Louis Le Grand. Homme de haute taille avec un fort accent biterrois et un crâne chauve et pointu. Il prend Frédéric dans ses bras… “Et toi, petit Frrrdérrric, tu ne me dis rien ?…” …Frédéric pose sa main sur le crâne chauve et dit : “Oh !… la belle petite poire à lavement…” ». Et l’auteur d’ajouter : « Les parents disparaissent lâchement dans la cuisine… ». Sur la même page, Pierre Monnier conte d’autres anecdotes révélatrices de l’esprit déjà facétieux du fiston ².

Frédéric n’était pas un admirateur frileux de Céline. À un ami qui désapprouvait l’attitude de l’exilé rendant son éditeur responsable de la réédition des pamphlets pendant la guerre, il répondait : « Je pense au contraire que, pour se défendre dans un procès politique, ces coups-là sont permis. D’autant plus que Denoël était mort. » Bien entendu, il était à nos côtés au cimetière de Meudon lorsqu’en 2011, François Gibault, entouré de quelques autres admirateurs de l’écrivain, prononça une allocution à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. Grand moment d’émotion… Avec Frédéric Monnier, nous perdons un ami fidèle ainsi qu’un homme de talent.

  1. Frédéric Monnier, Marius Mariaud. Itinéraire d’un cinéaste des Buttes-Chaumont au Portugal (1912-1929), Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2018
  2. Pierre Monnier, Irrévérence gardée, Godefroy de Bouillon, 1999.