Archives de l’auteur : Marc

Vient de paraître

2017-10-BC-Cover

Sommaire : L’art de l’annonce chez Denoël – Bouquet pour le 400e – Un flâneur épicurien et lettré.

400

Ce qui fut écrit en ouverture du n° 300 (septembre 2008)  pourrait  être repris ici. Entre autres la crainte de l’autocélébration, toujours un peu ridicule. Mais si on ne fête pas ce n° 400, qui le fera ?  Soyons néanmoins lucides : le seul titre de gloire du BC est d’être l’unique mensuel consacré à un écrivain. Pas de quoi pavoiser pour autant. Ce modeste Bulletin ne se targue pas d’être une publication scientifique même s’il publie régulièrement des articles de fond. Son responsable n’est ni un exégète ni un chercheur reconnu par ses pairs, juste un publiciste célinien auquel on peut tout au plus reconnaître une certaine constance.Si, selon la formule consacrée, l’important c’est de durer, ce Bulletin aura gagné son pari. Fondé en 1981, année du 20e anniversaire de la mort de Céline, il atteindra bientôt sa trente-septième année de parution. Pas si mal pour un périodique dont un céliniste, aujourd’hui disparu, prédisait une existence éphémère.

Tel quel, le Bulletin se veut un lien régulier avec ceux que l’on appelle les « céliniens ». Qui ne sont pas tous « célinistes », ce terme désignant en principe ceux qui travaillent sur le sujet qu’ils soient universitaires distingués ou amateurs éclairés. Que cela soit pour moi l’occasion de rendre hommage à la petite cohorte de pionniers : Nicole Debrie, Jean Guenot, Marc Hanrez, Dominique de Roux (†) et Pol Vandromme (†).  Lesquels ont précédé la deuxième vague composée de Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin (†), François Gibault, Henri Godard (fondateurs en 1976 de la Société d’Études céliniennes), Alphonse Juilland (†), Frédéric Vitoux, Henri Thyssens, Éric Mazet et quelques autres. Depuis lors, la vision que le public a de Céline s’est dégradée avec la parution d’ouvrages ayant pour but d’en faire  un propagandiste stipendié. Si son importance littéraire n’est généralement pas remise en question, le portrait diffamant que l’on fait de l’écrivain n’est pas sans conséquence. Dans la bibliographie célinienne – devenue mythique à force de voir sa parution reportée – qu’Arina Istratova et moi finalisons, nous observons la baisse de travaux universitaires à lui consacrés. C’est qu’il devient périlleux de prendre Céline comme sujet de thèse (ou d’en assurer la direction) tant il apparaît aux yeux de certains comme éminemment sulfureux. Jean-Paul Louis, éditeur de la revue L’Année Céline, fustige à juste titre ceux qui veulent « mettre au pas le créateur coupable de déviances et d’expressions trop libres ». Le rêve inavoué étant de « l’exclure de l’histoire littéraire » ¹. Pour cela, certains détracteurs n’hésitent pas à minorer sa valeur. Et posent cette question insidieuse : « Pourquoi l’œuvre de Céline, contrairement à celles de Chateaubriand, de Balzac, de Flaubert ou de Proust, n’a-t-elle pas attiré de grands spécialistes universitaires, pourquoi a-t-elle été négligée par les critiques de haut vol ? ² » Poser la question c’est y répondre. Dans le sérail universitaire, se vouer à Céline suscite ipso facto la suspicion même si l’on affiche un brevet de civisme républicain. Henri Godard, pour ne citer que lui, en sait quelque chose ³.

N’en déplaise à ses contempteurs, l’œuvre de Céline est considérable. Assurée d’une postérité inaltérable – même si elle pourrait dans l’avenir être moins lue qu’aujourd’hui –, elle défie les siècles à l’égal de celle d’un Rabelais.

  1. Jean-Paul Louis, L’Année Céline 2016, Du Lérot, 2017, p. 7.
  2. Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le juif, Fayard, 2017, p. 742.
  3. Voir le chapitre « À cheval sur un hippogriffe » in Henri Godard, À travers Céline, la littérature, Gallimard, 2014, pp. 122-141.

Vient de paraître

2017-09-BC-Cover

Sommaire : Céline ou l’assomption libertaire – Actualité célinienne – « Mea culpa » vu par La Nation belge (1936) – Rencontre avec François Joxe – Céline et le paludisme.

Libertaire

Il est décidément loin le temps où Moïse Maurice Bismuth, dit Maurice Lemaître, prenait fait et cause pour Céline dans les colonnes du Libertaire. Près de 70 ans plus tard, un “Atelier de création libertaire” édite un opuscule d’une centaine de pages contre lui. Il n’apporte strictement rien de neuf aux diatribes de la dizaine de folliculaires qui l’ont précédé. La liste commence à devenir longue (je cite dans l’ordre alphabétique) : Bonneton, Bounan, Gosselin, Kaminski, Martin, Peillon, Rossel-Kirschen, Vanino… Et maintenant un poéticule surréaliste nommé comme de juste Lepetit.

Après avoir fait l’effort (méritoire) de le lire, on se demande dans quel monde il vit : « Coqueluche d’une certaine intelligentsia française, toutes tendances confondues, Louis-Ferdinand Céline est actuellement  en voie de totale réhabilitation. »  Céline totalement réhabilité ?  Si l’importance de l’écrivain est reconnue – comment pourrait-il en être autrement ? –, jamais il n’aura été autant honni par ladite intelligentsia. Au point que le constat qu’il faisait en exil s’avère toujours pertinent : « J’ai été tellement recouvert  de toutes les ordures et les merdes  que cent mille tonnes de parfums  d’Arabie ne me feraient pas encore sentir bon ! ». Taguieff et Duraffour en ont même fait un agent nazi appelant de ses vœux l’extermination de la race élue. Sans apporter aucune preuve évidemment.  Je ne suis pas un admirateur inconditionnel et je n’ignore pas que le citoyen Destouches avait des choses à se reprocher à la Libération  mais  est-ce une raison suffisante pour vouer l’intégralité de l’œuvre aux gémonies ? « J’ai beaucoup aimé Céline avant de lire les écrits “censurés” qui m’en ont définitivement détourné », assène Lepetit. En clair, cela signifie que s’il ne les avait pas lus, son admiration serait demeurée intacte. On reconnaîtra que c’est complètement inepte. À ce compte-là, on ne pourrait plus priser tels grands romans dès lors qu’on apprendrait que son auteur glorifia la dictature stalinienne et les bagnes soviétiques. De la même manière, on n’applaudirait plus tel académicien de renom à partir du moment où ses biographes  nous auraient révélé  ses amours pédérastiques. Morale civique et grandeur littéraire ne vont pas toujours bien ensemble, ce n’est pas nouveau. Et le bilan n’a pas varié : « La littérature anti-célinienne n’aura jusqu’à présent brillé ni par sa rigueur, ni par son intelligence. Son unique avantage est de se situer dans le camp du Bien et de prendre appui sur cette position pour prétendre n’énoncer que des vérités établies et de grandiloquentes indignations ¹. »

Pas sûr que Lepetit trouve drôle la phrase de Céline qui a amusé nos lecteurs le  mois passé : «  J’ai jamais micronisé, macronisé dans les meetings... » D’autant qu’elle est extraite d’un de ces écrits maudits qui vaut désormais au géant d’être ostracisé par ce nain. Nul aspect visionnaire, cette fois ! Ce néologisme célinien peut se définir ainsi : « Macroniser (verbe intransitif) : se comporter comme un maquereau, afficher publiquement des sentiments d’admiration ou d’obédience servile ². »  On m’autorisera  à préférer les études savantes du regretté Alphonse Juilland, auteur de cette définition,  au énième factum anticélinien.

• Patrick LEPETIT, Voyage au bout de l’abject (Louis-Ferdinand Céline, antisémite et antimaçon),  Atelier de création libertaire (B.P. 1186, 69202 Lyon cedex 01), 2017, 134 p. (10 €)

  1. Frédéric Saenen, « Écrire contre Céline », Spécial Céline, n° 10, août-septembre-octobre 2013, p. 90-104.
  2. Alphonse Juilland, Les verbes de Céline (Glossaire : M – P), Montparnasse Publications, 1990, p. 52.

Vient de paraître

2017-07-BC-Cover

Sommaire : Léon Daudet et Céline – La rencontre Nabe-Godard – Leningrad vue par Pierre Brisson et Céline – Jean Borie, un universitaire qui aimait Céline – Critique de Rigodon par Georges Anex (1969)

Voltaire

Trois correspondances d’écrivains font ma joie : Voltaire, Flaubert et Céline. Ce n’est guère original, je le concède. Aux amateurs du premier cité qui ne pourraient s’offrir la douzaine de volumes de la Pléiade  proposant (une partie de) cette masse épistolaire, je recommande la sélection de 260 lettres (sur un corpus de 15.000 !) que propose Gallimard pour une dizaine d’euros. Elle est due à Nicholas Cronk,  directeur de la “Voltaire Foundation” (Université d’Oxford).  Un pur régal d’intelligence et de fantaisie ! Nul doute que ce volume eût enchanté Céline. « Voltaire me fait jouir », affirmait-il. Il le lisait dès l’âge de vingt ans. Et il le lira à nouveau en réclusion, s’identifiant même à l’ermite de Ferney : « Il est consolant de lire les lettres de Voltaire c’est une perpétuelle fuite devant les gendarmes seulement de château en château, toute sa vie un chien traqué. »  Le mot de Voltaire visant la France que Céline cite en exil de manière récurrente (« Nation légère et dure ») est  d’ailleurs issu de  la correspondance. Il cite aussi des formules extraites du Dictionnaire philosophique, dont celle-ci : « Il est triste que souvent, pour être bon patriote, on soit l’ennemi du reste des hommes ». On devine qui est, selon lui,  le bon patriote…Si Voltaire incarne pour Céline le beau style et les « phrases bien filées », il ne l’en admire pas moins tout comme il révère d’autres classiques, tels Chamfort ou La Rochefoucauld. Sur les interférences Voltaire/Céline, il faut lire l’étude de Marie-Christine Bellosta  qui a  montré que Voyage au bout de la nuit  constitue une réécriture moderne de Candide ¹. On y retrouve notamment le thème du voyage initiatique et la candeur du personnage principal qui va se déniaiser au fil de ses expériences pour devenir enfin un être averti. Dans son étude « Les Classiques Céline », Marc Hanrez consacre un chapitre à Voltaire. Voici sa conclusion : « Si Céline, à proprement parler, n’est pas disciple de Voltaire, il est du même avis que lui sur beaucoup de choses. Quand Voltaire dit, par exemple : qu’il faut purifier l’air de Paris et faire inoculer la population ; que l’homme est né d’abord pour se réjouir ; que les critiques sont des moucherons parasites et merdeux ; que l’école est une calamité pour les enfants ; que les bêtes ont une âme et que certaines sont meilleures que nous ; que le sentiment domine en vérité la pensée ; que les Français sont frivoles et notablement cruels ; que la folie est la maladie la plus difficile à saisir ; que toute société se partage en oppresseurs et opprimés ; que la danse est une activité digne de l’honnête homme ; et que l’écrivain qui trace un chemin nouveau est toujours persécuté : quand Voltaire exprime tout cela, on croirait qu’il le souffle à Céline ! ² ». Mais si on a souvent comparé les deux écrivains, c’est en raison de leur antisémitisme commun. Feu René Pomeau, grand spécialiste de Voltaire, préférait parler d’« antijudaïsme », le point de vue de son auteur de prédilection étant essentiellement religieux. La différence réside surtout dans le fait que la gloire de l’un ne souffre guère de cette singularité alors qu’on n’a de cesse de réduire l’autre au péché irrémissible.

• VOLTAIRE, Lettres choisies (textes choisis, présentés et annotés par Nicholas Cronk), Gallimard, coll. « Folio classique », n° 6268, 2017, 708 p. (9,30 €)

  1. Marie-Christine Bellosta, Céline ou l’art de la contradiction. Lecture de Voyage au bout de la nuit, CNRS Édition, 2011, 318 p. (rééd.). La première édition date de 1990.
  2. Marc Hanrez, Le Siècle de Céline, Dualpha, coll. « Patrimoine des lettres », 2006, pp. 221-234.