Archives de l’auteur : Marc

Vient de paraître

Sommaire : Nicole Debrie nous a quittés – Maurice Nadeau et Céline (2) – Francine Bloch rencontre Céline – Céline dans L’Aurore, 1943-1953 – Purisme

Patrimoine

Il est bien loin le temps où le musée de Meudon tentait une démarche  auprès de Lucette Destouches pour consacrer l’une de ses salles à Céline. Cela se passait en 1965. Plus personne ne s’en souvient… Si vous avez la curiosité de vous rendre sur le site internet de la ville de Meudon, vous constaterez qu’il y est fait mention des grandes figures qui y vécurent : de Rabelais à Wagner en passant par Rodin ou Jean Arp. Céline, qui y a habité dix ans, est mentionné une seule fois, presqu’à la sauvette ¹. Un journaliste du Monde relevait récemment que la mairie, si prompte  à célébrer les grands personnages du cru, omet systématiquement son nom dans ses brochures officielles ². Certains admirateurs de l’écrivain ont longtemps rêvé d’un musée. Il n’en est évidemment plus question : « Nous comptons à Meudon une communauté juive et un environnement apaisé que l’on souhaite préserver. » Dixit l’actuel maire, Denis Larghero. Son prédécesseur, Hervé Marseille, avait pourtant tenté de faire quelque chose : « Quand Mme Destouches est devenue vraiment âgée, inquiet que la villa soit rasée, j’ai contacté différentes autorités. Toutes ont préféré détourné le regard. ». On comprend cet embarras : en 1992, Jack Lang, alors ministre de la Culture, décida de classer la maison comme “lieu de mémoire”. Le préfet de la région d’Île-de-France s’y opposa catégoriquement 4. Le sujet paraîtra dérisoire à certains. Au moins est-il révélateur. À propos du classement de la maison, et des polémiques qui s’en suivirent, un céliniste d’envergure relevait avec justesse que « la passion et le prêche moral qu’a mis en branle une mesure d’ordre strictement culturel donnent une fois de plus l’idée du chemin que la société actuelle a à parcourir avant d’accepter Céline dans son patrimoine artistique 5. » Trente ans plus tard, la situation n’a pas évolué. Un universitaire s’est penché sur la question lors d’un colloque relatif aux « Figures et lieux patrimoniaux » 5. Son constat, on s’en serait douté, est clair : l’inauguration d’un “lieu Céline” est impossible. Il constate que l’écrivain fait partie d’un « contre-patrimoine » hors du champ républicain. « Il relève des “grandes figures symboliques” dans le sens où il jouit d’une forte reconnaissance, mais celle-ci est doublement polarisée : elle est positive en littérature, et négative en politique, à la différence des figures patrimoniales simples qui ne connaissent qu’une reconnaissance positive dans les deux domaines. » Et d’ajouter : « C’est cette reconnaissance paradoxale qui explique les confusions dont il fait l’objet, la volonté de le patrimonialiser mais aussi l’impossibilité pratique de passer à l’acte. »  C’est la raison pour laquelle, lors des “Célébrations nationales” de 2011,  certains avaient pensé substituer le terme « commémorer » à « célébrer ». Il faut bien reconnaître que, dans le cas de Céline, même commémorer s’avère exclu.

  1. www.meudon.fr En guise de contraste, voir : https://institut-iliade.com/meudon-sur-les-pas-de-wagner-de-rodin-et-de-celine
  2. Gaspard Dhellemmes, « Voyage au bout de l’oubli », Le Monde Magazine, 28 mars 2010, pp. 34-39.
  3. Saisi par les représentants de la communauté juive et des associations de résistants qui s’estimaient outragés, il les apaisa en leur faisant connaître sa totale opposition à cette mesure de classement : « Marqué par la lecture de Bagatelles pour un massacre, je puis vous assurer que j’exclus d’apposer ma signature au bas d’un tel texte ». Dans son communiqué il avait par ailleurs évoqué « les valeurs éternelles de la Résistance, qui ont été bafouées par des hommes tels que Céline. »
  4. Jean-Paul Louis, « Classement et déclassement de la dernière maison de Céline » in L’Année Céline 1992, p. 121.
  5. Rémi Astruc, « Céline et la question du patrimoine », Le Bulletin célinien, n° 335, novembre 2011, pp. 11-16.

Vient de paraître

Sommaire : La correspondance Pollet / Paraz – Quand Céline était joué pour la première fois – Les fantômes de juillet 1947 – In memoriam Marcella Maltais

« Salaud et génial »

Contrairement à Taguieff et Duraffour, je n’ai jamais éprouvé « une admiration sans bornes ¹ » pour Céline. On peut admirer un écrivain sans pour autant perdre son jugement critique. Dans un recueil de textes offerts au co-auteur de Céline, la race, le Juif, Annick Duraffour revient sur le sujet qui les occupa tous deux pendant des années. C’est un de leurs proches qui résume le mieux la conclusion à laquelle on est censé aboutir après avoir lu leur livre obèse : « Céline n’est plus le “génial auteur” malencontreusement antisémite mais un banal partisan hitlérien (…) qui a écrit, néanmoins, deux ou trois “bons” textes [sic] ² » L’article de notre auteure s’applique précisément à démontrer que, si Céline est bien un salaud, il n’est en rien l’auteur génial qu’ils admirèrent jadis. Dans ce texte, les appréciations négatives abondent : « abjection », « salissure », « vilenie », « médiocrité de la pensée », « bassesse », « vision décevante et pauvre » « bête », « indigne », etc. On se souvient de son embarras lorsqu’à la télévision, il lui fut demandé si, selon elle, Céline est un grand écrivain ³. Tout au plus concéda-t-elle qu’il avait « le génie du style », bref que c’était uniquement un styliste. Piquant paradoxe : elle répète ainsi ce que Céline disait de lui-même à la fin de sa vie pour escamoter les idées qui furent les siennes.  Duraffour ne dit pas autre chose dans cet article : elle  admet  du bout  de la plume que Céline « a le sens du mot et du rythme ». Rien d’original : plusieurs de ses détracteurs ne voient en lui qu’un virtuose verbal.  En la lisant,  on voit combien la vision moralisante peut brouiller le jugement littéraire. Une de ses consœurs (citée dans son article) ne tombe pas dans ce travers : si elle relève dans Voyage au bout de la nuit une sensibilité fasciste doublée d’un moralisme réactionnaire, cela ne l’empêche nullement d’admirer l’écrivain 4.  Duraffour, elle, a une vision simpliste et manichéenne d’une œuvre dont elle ne perçoit ni l’aspect allégorique ni la profondeur. En revanche elle blâme l’absence d’une « intention ou d’une position démocratiques »  mais est-ce cela qu’on demande à un créateur ?  Sa détestation de Céline l’amène aussi à mettre en question la vertu libératrice de son écriture. Nombreux pourtant sont ceux qui, parvenant à surmonter un blocage, se sont révélés par l’écriture grâce à la leçon célinienne. Sans parler des lecteurs qui, à l’instar du regretté Paul Yonnet, ont dit à quel point l’œuvre fut marquante dans leur itinéraire personnel. Tous auraient-ils été abusés ? L’émotion ressentie à la lecture de celle-ci était-elle une illusion ? Duraffour aurait-elle raison contre ses contemporains qui considèrent cette œuvre comme l’une des plus importantes du siècle dernier ? On peut certes détester l’homme et l’œuvre mais considérer celle-ci avec condescendance n’était jusqu’ici que l’apanage d’esprits partisans ou d’anticéliniens rabiques.

• Annick DURAFFOUR, « Sur une formule : “Céline, génie et salaud” » in La Modernité disputée. Textes offerts à Pierre-André Taguieff, CNRS Éd., 2020, 784 p.

  1. Les auteurs confient qu’ils sont passés « d’une admiration sans bornes à une admiration variable et mitigée (…) jusqu’à une déception croissante à la lecture des derniers romans  » (Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p. 24).
  2. Thierry Paquot, « À contre-courant » in La modernité disputée, op. cit., pp. 709-711.
  3. Émission « La Grande librairie », animée par François Busnel, France 5, 9 février 2017.
  4. Marie-Christine Bellosta, Céline ou l’art de la contradiction. Lecture de « Voyage au bout de la nuit », Presses universitaires de France, coll. « Littératures modernes », 1990. Réédition : CNRS Éditions, coll. « poche », 2011. Elle lui a consacré son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat de 3e cycle.

Vient de paraître


Sommaire : In memoriam Michel Ragon – Jean Hérold-Paquis et Céline – Théâtre : Céline mal tempéré ? – George Steiner – Henri Soutif ou le double jeu d’un témoin à charge – Louise Staman nous a quittés.

Semmelweis

On n’a jamais autant parlé de Semmelweis que depuis l’apparition de cette pandémie de coronavirus détectée originellement dans  la ville  de Wuhan, en Chine. Logique puisque la pratique d’hygiène consistant à se laver les mains était déjà celle préconisée au XIXe siècle par Philippe-Ignace Semmelweis afin de prévenir la fièvre puerpérale. Ce qui est nouveau, c’est que, dans la foulée, la presse signale avec une belle unanimité la fameuse thèse de médecine soutenue en 1924. Exemple parmi d’autres : Le Figaro consacre une page entière au « martyr du lavage des mains ».  Et cite  cette appréciation élogieuse d’un scientifique sur la thèse  : « C’est assez romancé mais génial ». Dixit le microbiologiste Marc-André Selosse, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Le journal va plus loin en se demandant si les phobies du Céline raciste et antisémite se laissent pressentir dans l’obsession hygiéniste qui s’exprime dans cette thèse. Pierre-André Taguieff ² lève le doute : « Cet imaginaire hygiéniste s’inscrit dans une vision du monde où il s’entrecroise  avec le racisme biologique,  l’eugénisme et le darwinisme social. »  Signe des temps :  il ne vient pas à l’idée du critique littéraire du Figaro d’interroger Henri Godard qui, dans sa biographie, consacre plusieurs pages éclairantes au sujet. Ni race ni eugénisme n’y sont évoqués.  Taguieff, lui, fait le lien entre  cette thèse  de médecine et les pamphlets écrits douze ans plus tard. Il s’agit, en réalité, d’une pensée en évolution : s’il a alors des intuitions, le doctorant n’a pas encore les convictions qu’il acquerra à la Société des Nations. Céline sera paradoxalement contre la division du monde en nations car elles engendrent nécessairement, selon lui, des conflits (nationaux). Le remède : organiser les peuples sur une base ethnique. Laquelle préviendrait précisément les guerres européennes fratricides.

Nous voilà loin de Semmelweis et de son combat pour l’asepsie… Si l’on revient au strict aspect littéraire, cette thèse de médecine est déjà un peu “célinienne” dans la mesure où l’imaginaire fiévreux de l’auteur s’y débonde mais son style épique n’a guère de rapports avec celui du futur Céline.  Ce que Godard résume en  une phrase définitive : « Semmelweis est déjà de la littérature,  ce n’est pas encore du Céline ».  Toujours est-il que nombreux sont les célinistes à avoir étudié ce corpus. Démarche d’autant plus légitime que l’auteur le reprit en 1936 sous son nom d’écrivain.  C’est l’occasion de saluer au passage Francis Marmande qui se fera plus tard connaître comme critique littéraire et grand spécialiste du jazz. En 1967, il signa un mémoire universitaire, « L’apprentissage du style dans Semmelweis » (Paris-Sorbonne).  Travail suivi, bien ultérieurement, par d’autres études dues à une pléiade de célinistes ³.  Tous s’accordent à dire que, féru d’hygiénisme, Céline ne pouvait que s’identifier à Semmelweis.

  1. Sébastien Lapaque, « Ignace Philippe Semmelweis, martyr du lavage des mains », Le Figaro, 10 mars 2020, p. 15.
  2. Signalons que, dans un fort volume de mélanges offerts à Pierre-André Taguieff, La modernité disputée (CNRS Éd., 2020, 784 p., 29 €), figurent trois textes sur Céline : « Sur une formule : “Céline, génie et salaud » (Annick Duraffour), « Que signifie republier les pamphlets de Céline en 2018 ? » (Philippe Roussin) et « Généalogie de l’extrémisme célinien » (Odile Roynette).
  3. Citons les dans l’ordre alphabétique sans avoir la prétention d’être exhaustif : Denise Aebersold, Johanne Bénard, Guido Ceronetti (†), Alessandra Colla, Michel Deveaux, Sabine Fanchon, Marie Hartmann, Fumitoshi Hayakawa, Tomohiro Hikoé, Pascal Ifri, Judit Karafiáth, Charles Krance, Francis Marmande, Vera Maurice (†), Mary Rose Mills, Pierre-Marie Miroux, Philippe Scheidecker.