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La bibliothèque de Céline

Si vous êtes un célinien patenté, Laurent Simon n’est pas un inconnu. En marge de la cohorte des exégètes qui se regroupent lors de savants colloques, ce passionné est l’homme des grands chantiers qu’il arpente généralement en solitaire. Après nous avoir donné un monumental Dictionnaire des lieux de Paris et de sa banlieue cités par L.-F. Céline dans son œuvre (2016),  c’est cette fois avec Jean-Paul Louis qu’il signe un non moins monumental Dictionnaire des écrivains et des œuvres cités par Céline dans ses écrits et ses entretiens. Les deux auteurs ont œuvré avec une même conception du discours critique : se garder de porter un jugement moral ou idéologique sur l’écrivain. Ni pour, ni contre mais avec.On imagine la somme de travail que cette initiative a requise. Que Céline les ait lus ou pas, aimés ou détestés ou simplement cités, il a fallu recenser tous les titres et auteurs mentionnés par lui, mais aussi lire tous ces livres, en donner la teneur et voir le prolongement éventuel qu’ils ont dans son œuvre ou sa biographie.

« Il était très cultivé. Il avait énormément lu, avait beaucoup retenu et savait beaucoup de choses, presque sur tout », disait l’un de ses proches. Publiquement Céline s’est peu confié sur ses lectures. Lui rendant visite à Montmartre, un confrère évoquait « les bouquins dissimulés comme chez de vieux paysans qui lisent, mais croiraient se révéler dangereusement en laissant connaître leurs lectures. »  Durant sa vie professionnelle ainsi que les dernières années, il dira n’avoir pas le temps de lire. Ce qui était alors vrai ne le fut pas à d’autres périodes : Londres (où il lit Hegel, Fichte, Nietzsche et Schopenhauer !),  l’Afrique et naturellement le Danemark, en particulier les dix-huit mois de réclusion. Si à la fin de sa vie, il cite invariablement Barbusse, Morand et Ramuz pour la raison que l’on sait, il a bien d’autres admirations : Vallès (« l’homme de tous les écrivains que j’admire le plus ») et, pour les anciens, Villon, La Fontaine ou Chateaubriand. Parfois son jugement évolue avec le temps. Le cas le plus notable est évidemment Proust tant daubé dans les années trente et suivantes. Et qualifié de « dernier grand écrivain de notre génération » à la fin.  Ces évolutions sont prises en compte dans ce dictionnaire dont la lecture constitue un régal tant les commentaires donnent à réfléchir sur la complexité d’un homme que certains ont trop vite qualifié de fruste. Se dessine, au contraire, le portrait de quelqu’un de cultivé et – lorsqu’il n’est pas aveuglé par ses phobies – de perspicace. Ce dictionnaire, merveille de précision et de rigueur, constitue une contribution capitale à la connaissance d’un écrivain qui a beaucoup lu et beaucoup retenu. Ouvrage de référence sur les sources et lectures de l’écrivain, il est appelé à figurer dans la bibliothèque de tout célinien digne de ce nom.

• Laurent SIMON & Jean-Paul LOUIS, La Bibliothèque de Louis-Ferdinand Céline (Dictionnaire des écrivains et des œuvres cités par Céline dans ses écrits et ses entretiens), Du Lérot, 2020, 2 volumes de 376 et 384 p., ill.

  Deux précisions : a) il est erroné d’écrire qu’André Thérive « ne fit que quelques allusions à Céline » dans l’hebdomadaire Paroles françaises puisqu’il fut, en 1950, l’un des très rares critiques à consacrer un grand article à Casse-pipe (repris dans le BC de juillet-août 2015) ; b) Il existe une photographie (fonds Sygma) de l’écrivain debout devant sa bibliothèque à Meudon (reproduite en 1979 dans le supplément iconographique de feu La Revue célinienne). Sur l’original de ce cliché (que nous n’avons malheureusement plus), on distingue nettement plusieurs titres. Il s’y trouve notamment plusieurs ouvrages médicaux et un livre de… Roger Vailland (!).

Vient de paraître

Sommaire : Isak Grünberg, premier traducteur de Céline en allemand – Le Semmelweis de Louis Destouches. En marge de sa lecture “confinée” par André Dussolier – Entretien avec Vittorio Sgarbi – Imaginaire et pratique médicale de Céline – Burroughs et Céline. Une révolution en littérature – Postérité du patrimoine éditorial de Robert Denoël.

Haineux

Dès lors qu’il s’agit de Céline, on ne s’embarrasse guère de nuances. En mai dernier, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé un documentaire, Cannes, le festival libre, à la gloire de ses fondateurs, Philippe Erlanger ¹ et Jean Zay. Il y est rappelé qu’en juin 40, Zay (alors mobilisé comme sous-lieutenant) et d’autres parlementaires s’embarquèrent sur le paquebot Massilia pour fuir la France et gagner l’Afrique du Nord. Zay sera poursuivi par un tribunal militaire pour désertion et condamné à une peine d’emprisonnement ². Évoquant cette période, l’auteur du film fait dire à la voix hors champ : « Les fantômes des antidreyfusards tiennent leur revanche. N’oublions pas que Céline qui n’avait pas la langue dans sa poche avait trouvé ce jeu de mot haineux : “Je vous Zay”. » Ce passage pourrait donner à penser que Céline s’acharna sur Zay alors emprisonné. Il omet surtout de préciser que le pamphlétaire répliquait ainsi à un “poème” pour le coup vraiment « haineux ». En fait, c’est avant-guerre que Céline commit ce jeu de mot visant le ministre du Front populaire. Pour expliquer ce calembour, Duraffour et Taguieff citent partiellement une note de Régis Tettamanzi qui y fait référence ³. La fameuse apostrophe de Léon Blum aux députés de droite en 1925 (« Je vous hais » 4) est certes rappelée mais pas le poème hostile au Drapeau que Zay écrivit huit ans avant d’être élu député  : « Je te hais pour tous ceux qui te saluent / Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains / Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre / Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial (…) Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel / Le blanc livide de tes remords. » Et il concluait en qualifiant le drapeau français de « race vile des torche-culs ». Lorsque Céline écrit « Je vous Zay », c’est à ce texte qu’il fait référence tout autant qu’au cri de Blum. Sur cette phrase, la note de Régis Tettamanzi, d’une vingtaine de lignes, est d’une exhaustivité exemplaire 5.On se souvient qu’en 2017 un collectif d’historiens posa ses conditions pour qu’une édition scientifique des pamphlets puisse voir le jour en France. Certes une édition savante est toujours perfectible mais celle éditée au Canada comporte déjà un millier de pages. L’édition dont rêvent ses détracteurs ferait au moins le double. Est-ce commercialement envisageable ?  À relire cet appareil critique,  on se rend compte à quel point  ces historiens firent preuve d’une sévérité outrancière à l’égard de ce travail. Il faut également observer que lorsque cette édition parut, elle ne suscita aucune critique. Il a fallu qu’Antoine Gallimard annonçât le projet de la reprendre telle quelle (avec une préface de Pierre Assouline) pour qu’elle fût dénigrée. Tout cela n’est pas très glorieux.

Cannes, le festival libre, documentaire de Frédéric Chaudier, écrit par Gilles Taurand et Frédéric Zamochnikoff. Texte dit par Charlotte Rampling. Arte France, 2017. Durée : 52’.

  1. Ils rappellent tout de même qu’en 1956 Philippe Erlanger retira Nuit et Brouillard d’Alain Resnais de la sélection du festival de Cannes pour ne pas froisser l’Allemagne fédérale.
  2. En juin 1944, il fut extrait arbitrairement de sa prison par des miliciens et assassiné de manière ignominieuse.
  3. Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p. 873 (note 383 vs page 236).
  4. Selon Jean Lacouture, Léon Blum n’aurait jamais proféré une telle apostrophe mais d’autres historiens admettent qu’il ait pu prononcer ces mots dans un contexte où il fut violemment pris à partie.
  5. Régis Tettamanzi in Écrits polémiques, Éditions 8, 2012, p. 748 (note 1 vs page 349).

Vient de paraître

Sommaire : Nicole Debrie nous a quittés – Maurice Nadeau et Céline (2) – Francine Bloch rencontre Céline – Céline dans L’Aurore, 1943-1953 – Purisme

Patrimoine

Il est bien loin le temps où le musée de Meudon tentait une démarche  auprès de Lucette Destouches pour consacrer l’une de ses salles à Céline. Cela se passait en 1965. Plus personne ne s’en souvient… Si vous avez la curiosité de vous rendre sur le site internet de la ville de Meudon, vous constaterez qu’il y est fait mention des grandes figures qui y vécurent : de Rabelais à Wagner en passant par Rodin ou Jean Arp. Céline, qui y a habité dix ans, est mentionné une seule fois, presqu’à la sauvette ¹. Un journaliste du Monde relevait récemment que la mairie, si prompte  à célébrer les grands personnages du cru, omet systématiquement son nom dans ses brochures officielles ². Certains admirateurs de l’écrivain ont longtemps rêvé d’un musée. Il n’en est évidemment plus question : « Nous comptons à Meudon une communauté juive et un environnement apaisé que l’on souhaite préserver. » Dixit l’actuel maire, Denis Larghero. Son prédécesseur, Hervé Marseille, avait pourtant tenté de faire quelque chose : « Quand Mme Destouches est devenue vraiment âgée, inquiet que la villa soit rasée, j’ai contacté différentes autorités. Toutes ont préféré détourné le regard. ». On comprend cet embarras : en 1992, Jack Lang, alors ministre de la Culture, décida de classer la maison comme “lieu de mémoire”. Le préfet de la région d’Île-de-France s’y opposa catégoriquement 4. Le sujet paraîtra dérisoire à certains. Au moins est-il révélateur. À propos du classement de la maison, et des polémiques qui s’en suivirent, un céliniste d’envergure relevait avec justesse que « la passion et le prêche moral qu’a mis en branle une mesure d’ordre strictement culturel donnent une fois de plus l’idée du chemin que la société actuelle a à parcourir avant d’accepter Céline dans son patrimoine artistique 5. » Trente ans plus tard, la situation n’a pas évolué. Un universitaire s’est penché sur la question lors d’un colloque relatif aux « Figures et lieux patrimoniaux » 5. Son constat, on s’en serait douté, est clair : l’inauguration d’un “lieu Céline” est impossible. Il constate que l’écrivain fait partie d’un « contre-patrimoine » hors du champ républicain. « Il relève des “grandes figures symboliques” dans le sens où il jouit d’une forte reconnaissance, mais celle-ci est doublement polarisée : elle est positive en littérature, et négative en politique, à la différence des figures patrimoniales simples qui ne connaissent qu’une reconnaissance positive dans les deux domaines. » Et d’ajouter : « C’est cette reconnaissance paradoxale qui explique les confusions dont il fait l’objet, la volonté de le patrimonialiser mais aussi l’impossibilité pratique de passer à l’acte. »  C’est la raison pour laquelle, lors des “Célébrations nationales” de 2011,  certains avaient pensé substituer le terme « commémorer » à « célébrer ». Il faut bien reconnaître que, dans le cas de Céline, même commémorer s’avère exclu.

  1. www.meudon.fr En guise de contraste, voir : https://institut-iliade.com/meudon-sur-les-pas-de-wagner-de-rodin-et-de-celine
  2. Gaspard Dhellemmes, « Voyage au bout de l’oubli », Le Monde Magazine, 28 mars 2010, pp. 34-39.
  3. Saisi par les représentants de la communauté juive et des associations de résistants qui s’estimaient outragés, il les apaisa en leur faisant connaître sa totale opposition à cette mesure de classement : « Marqué par la lecture de Bagatelles pour un massacre, je puis vous assurer que j’exclus d’apposer ma signature au bas d’un tel texte ». Dans son communiqué il avait par ailleurs évoqué « les valeurs éternelles de la Résistance, qui ont été bafouées par des hommes tels que Céline. »
  4. Jean-Paul Louis, « Classement et déclassement de la dernière maison de Céline » in L’Année Céline 1992, p. 121.
  5. Rémi Astruc, « Céline et la question du patrimoine », Le Bulletin célinien, n° 335, novembre 2011, pp. 11-16.