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Sommaire : François Marchetti nous a quittés – Céline dans Paris-Midi (1ère partie) – Actualité célinienne

Mertens contre Céline

Comme l’écrivait Roger Nimier, il est très naturel de ne pas aimer Céline. Et, encore plus si, comme c’est le cas pour l’écrivain belge Pierre Mertens (1939), on est né de père résistant et de mère juive. Mais faut-il pour autant déconsidérer Céline en tant qu’écrivain ? Dans un récent entretien, ce romancier ne fait pas dans la dentelle : « Relisez un peu le Voyage au bout de la nuit aujourd’hui. Cela a pris un formidable coup de vieux. C’est pas aussi beau que ce qu’on croyait quand on avait 18 ans. Bagatelles et tout ça sont venus rejeter le grand Céline du début dans le purgatoire, dans les égouts d’où il n’a jamais vraiment émergé. » Avoir recours aux pamphlets pour déprécier les romans, c’est assurément une trouvaille. Il faut ajouter que Mertens englobe Drieu la Rochelle et Morand dans la même détestation. Même rhétorique : « Relisez un peu ça attentivement aujourd’hui. Ça a pu paraître un moment donné étincelant. Faites l’expérience : ça s’est écroulé. La merde [sic] a déferlé sur tout ça. » Autant dire que, si cela dépendait de Mertens, aucun de ces trois écrivains ne serait aujourd’hui dans la Pléiade. Ni réédité constamment en collections de poche. Je crains fort pour lui que, dans cent ans, on lira encore Voyage au bout de la nuit alors que ses romans ne seront ni lus ni réédités (sauf peut-être celui inspiré par la vie de Gottfried Benn). S’il s’attaque à Voyage, c’est de toute évidence parce que c’est le roman le plus glorieux de Céline. Mais il ne dit rien de Mort à crédit, ni de la trilogie allemande qui, pour lui, n’existent tout simplement pas.  Les a-t-il seulement lus ? Or, il se trouve que Mertens est aussi critique littéraire. Peut-on raisonnablement se targuer d’en être un dès lors qu’on décrète que Céline ne compte pas ? Mais quels sont alors les auteurs contemporains qui ont de la valeur à ses yeux ?  La liste fournie est fort orientée vers l’Amérique latine : Garcia Márquez, Sábato, Cortázar, Fuentes, Scorza,  pour ne citer qu’eux. On ratifie car ce sont sans conteste des auteurs de grand format mais on a envie de demander benoîtement à Mertens s’il apprécie aussi des écrivains du bord opposé. C’est, en fait, poser une question dont on connaît la réponse. Dans un autre entretien, on tombe sur cette forte affirmation : « Je ne conçois, et cela est absolument pour moi définitif, de critiques que militantes¹. » Tout est dit. Feu François Nourissier déplorait qu’en France, la critique littéraire soit profondément contaminée par le poison idéologique. En Belgique aussi, de toute évidence.  À tout prendre, je préfère la position d’un Charles Dantzig qui, lui, attaque Céline littérairement ². Mertens se dit l’ami de Kundera. Sait-il que celui-ci a renoncé à ses droits d’auteur en Tchéquie afin qu’ils servent à financer une nouvelle traduction de Voyage au bout de la nuit ? Voilà de quoi alimenter leur prochaine conversation… Le sectarisme imbécile a encore de beaux jours devant lui. Dès lors qu’il s’agit de littérature, seule devrait compter la valeur de l’œuvre. Si Voyage est encore fort lu aujourd’hui, notamment par la nouvelle génération, c’est notamment parce que cette écriture baroque séduit. Seuls les butors voient en lui un écrivain populiste ou réaliste. Ce qui est aussi étonnant, c’est que l’auteur de cet entretien laissa passer ces énormités sans réagir ou émettre la moindre réserve. Il est vrai que, face à Mertens, il fait preuve d’une révérence godiche.

• Antoine LABYE, « Une heure avec Pierre Mertens », RCF [Liège], 8 mars 2021.

  1. Marcel Voisin, « Pierre Mertens, l’humaniste », Québec français, n° 78, été 1990, pp. 78-80.
  2. Charles Dantzig, « Ma république idéale » in Les écrivains et leurs mondes, Robert Laffont, coll. “Bouquins”, 2016.

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Sommaire : Quand Chateaubriand prédisait la venue de Céline… – Le Journal de Rebatet – Céline dans Juvénal – Quand le fantôme de Céline met la Préfecture de police en émoi [archive]

Lectures de Céline

Il est périlleux pour un comédien de lire Céline. Le risque est d’en faire trop, de souligner les effets, bref de surcharger. Voilà un écueil qu’évite sans conteste Denis Podalydès. Après nous avoir donné une lecture intégrale de Voyage au bout de la nuit ¹, il nous gratifie, cette fois, de celle de Mort à crédit, sous la forme de deux disques compacts (format mp3). Autant le dire d’emblée : il ne fait pas l’unanimité auprès des céliniens si l’on en juge par les avis propagés sur les réseaux sociaux de l’Internet. Les uns goûtent peu sa lecture jugée monocorde même si elle est motivée par le souci de ne pas verser dans l’expressionnisme facile et vulgaire de certains interprètes. Les autres, la trouvent très fine, à l’opposé des lectures outrées qui abondent. En atteste ce commentaire : « Pas le plus musical, pas le plus jazzy, mais une véritable fragilité qui révèle de très belles nuances dans le texte… J’ai longtemps préféré Luchini pour son interprétation très “dansante” ; celle de Podalydès me paraît aujourd’hui tellement plus subtile, moins caricaturale. » À propos de sa lecture de Voyage, l’écrivain Thomas Compère-Morel estime qu’il a trouvé « la respiration parfaite de l’écriture célinienne pour nous en restituer la force brute ». Le critique littéraire Grégoire Leménager renchérit : « Loin de la gouaille de Michel Simon comme des éruptions jubilatoires de Luchini, ce sociétaire de la Comédie-Française lit Céline comme il lirait du La Bruyère. Soudain très grand siècle, avec une sobriété qui confine à la pureté, le saisissant bavardage de Bardamu y devient ce qu’il est aussi : un immense texte classique, qui oppose la beauté d’une langue à la trivialité du monde. » Il faut dire que Podalydès a l’intelligence de s’adapter au canal de diffusion : il ne s’adresse pas ici au public d’une salle de théâtre mais à une seule personne écoutant le texte dans l’intimité.

On ne compte plus les grands comédiens qui ont lu Céline : de Michel Simon à Pierre Brasseur en passant par Arletty, Le Vigan, Georges Wilson et bien entendu Luchini. Ce qui n’est guère connu, ce sont les lectures qui n’ont pas fait l’objet de disques. Ces trésors figurent dans les archives de l’Institut national de l’audiovisuel, ayant été diffusés jadis sur les ondes des radios publiques, particulièrement France-Culture. Plusieurs comédiens de grand talent ont, en effet, prêté leur voix à des émissions consacrées à Céline. Citons en vrac Jean-Louis Barrault, Michel Bouquet, Marcel Bozzuffi, Alain Cuny, André Dussolier, Julien Guiomar, Jean Négroni, Michel Piccoli, pour n’en citer que quelques-uns. Celui qui se dégage du lot, à mon sens, est Michel Vitold, excellent dans deux registres différents : un extrait éruptif de Bagatelles et un passage déchirant de Féerie où l’écrivain évoque sa mère décédée alors qu’il était en exil ². Une idée que je soumets à Laurent Vallet, président de l’I.N.A. (nommé en 2015 et renommé à ce poste en 2020) :  éditer un disque consacré à Céline reprenant quelques unes de ses lectures d’anthologie.

Louis-Ferdinand Céline. Mort à crédit. Lecture intégrale par Denis Podalydès. Gallimard, coll. “Écoutez lire”, 2021. Deux disques compacts. Durée : 23 heures. (26,90 €)

  1. Voyage au bout de la nuit. Louis-Ferdinand Céline. Texte intégral lu par Denis Podalydès. Seize disques compacts sous coffret, Frémeaux & Associés, 2003.
  2. « D’un Céline l’autre : à Paris et à Copenhague », émission réalisée en trois parties par Jean Montalbetti dans la série « Un homme, une ville ». France Culture, 4, 11 et 18 juillet 1980. Durée : 3 h.

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Sommaire : Céline et Gide – András Hevesi, premier traducteur de Céline en hongrois (2e partie) – L’Éternel féminin dans Voyage au bout de la nuit

Berl et Céline

Au-delà de la mort, la fidélité de Bernard Morlino à Emmanuel Berl (1892-1976) est admirable. Ses nombreuses conversations rue de Montpensier, où Berl habita pendant 40 ans, furent son université. Outre une biographie, il poussa cette fidélité jusqu’à récolter à la Bibliothèque Nationale les articles de Berl pour en faire un recueil qui fut édité par Bernard de Fallois. Aujourd’hui, il est à l’origine de la réédition de Prise de sang, initialement paru en 1946, dans lequel Berl s’interroge sur la place des juifs en France, lui qui s’était toujours considéré français avant d’être juif. Curieux personnage qu’Emmanuel Berl. Appartenant à la même génération que Céline, il devint, comme lui, un pacifiste viscéral après avoir connu l’horreur de la Grande Guerre. Raison pour laquelle il soutint les accords de Munich. « J’ai été munichois. Il est étrange qu’en écrivant cette phrase, j’éprouve presque la sensation de faire un aveu ; l’immense majorité des Français fut non seulement résignée à Munich, mais exaltée par lui. » Au début de l’année 1939, ce pacifisme l’amena à accuser un certain Bollack, directeur d’une importante agence de presse, de corrompre des journalistes français pour qu’ils incitassent à la guerre contre l’Allemagne, accusation qui s’avéra fondée.  Cela ne l’empêcha pas d’être l’un de ceux qui dénoncèrent très tôt le caractère militariste et antisémite du national-socialisme.

Ses relations avec Céline furent pour le moins étonnantes. Lorsque parut Bagatelles pour un massacre, il publia un article dans lequel il relevait que « le lyrisme emporte dans son flux la malice et la méchanceté ». Et d’ajouter : « Juif ou pas juif, zut et zut ! j’ai dit que j’aimais Céline. Je ne m’en dédirai pas ¹» Un an plus tard, son libéralisme l’incita à condamner l’abus de censure que constituait, à ses yeux, le décret Marchandeau ² qui visait notamment les pamphlets céliniens. Il acceptait, en effet, l’idée de l’antisémitisme politique. Comme le lui reprochait son ami Malraux, il n’avait pas le sens de l’ennemi. Ce qu’il reconnaissait volontiers : « La haine n’est pas mon fort. » La mansuétude dont il fit preuve envers Céline n’était pas un cas particulier si l’on en juge par ces lignes : « Je suis persuadé que son cœur est pur de haine et que la provocation au meurtre fut toujours chez lui, figure de rhétorique. Les Juifs le croient antisémite Ils ont tort. Maurras n’est pas antisémite parce qu’il aime la Raison et qu’il n’est pas démagogue. Il ne vous reproche d’être juif que si vous ne dites pas comme lui… ». Aveuglement ? Libéralisme poussé jusqu’à l’outrance ? Les deux, sans doute… Après la guerre, il considéra que le racisme fut une formidable épidémie des années trente : « On ne parle pas avec indignation d’une épidémie. » Il dira à Bernard Morlino qu’il faut passer l’éponge sur Bagatelles pour ne retenir de Céline que l’inventeur d’un nouveau langage. Mais que restera-t-il de Berl ? Non pas ses pamphlets contre l’esprit bourgeois ou ses essais historiques, mais deux superbes récits parus après la guerre, Sylvia (1952) et Rachel et autres grâces (1965), sortes de confession d’un homme en quête de lui-même. Il rejoint ainsi Céline qui, après la guerre, rejetait la littérature des idées pour ne valoriser que celle où l’émotion prime.

• Emmanuel BERL, Prise de sang (présentation et bio-chronologie de Bernard Morlino ; postface de Bernard de Fallois), Les Belles Lettres, coll. “Le goût des idées”, 2020 (13,90 €)

  1. Article reproduit dans Le Bulletin célinien, n° 390, novembre 2016. Voir aussi Robert Le Blanc, « Céline et les hommes de Marianne (Berl, Malraux, Fernandez) », Le Bulletin célinien, n° 361, mars 2014.
  2. Ironie de l’histoire : sous l’Occupation, ce député radical-socialiste soutiendra Pétain et la Révolution nationale.