Vient de paraître

2016-10-BC-Cover

Sommaire : Céline sur le front – Un débat sur Céline à l’O.R.T.F. (1967) – La mère de Charles Trenet, lectrice de Voyage – Une attraction de Céline : la panthère Drena Beach

Bobards

Avec le livre d’Annie Lacroix-Riz, on se croirait revenu aux heures glorieuses du P.C.F. Rien d’étonnant à cela : cette révisionniste stalinienne, adhérente au « Pôle de renaissance communiste en France » (P.R.C.F.), constitue un beau spécimen d’historienne militante. Ce qu’elle écrit sur Céline rappelle un article de Pierre Hervé paru en janvier 1950 dans L’Humanité : « L.-F. Céline était agent de la Gestapo » ¹. Origine du canard : désireux de se rendre en vacances à Saint-Malo (zone interdite sous l’Occupation), Céline avait approché, via un autonomiste breton, l’adjudant-chef Hans Grimm qui lui avait accordé l’autorisation. Pour l’en remercier, Céline lui offrit un exemplaire de luxe d’un de ses romans. Dans son livre sur Le Procès de Céline, Gaël Richard évoque « l’acharnement de la presse communiste distillant les bobards à son endroit ». Ce bobard fait partie du nombre. Il en existe un autre qui a accrédité l’idée que Céline était un affidé de l’Allemagne. Après la guerre on découvrit dans les papiers de Knochen, chef du S.D., copie d’une note destinée à l’ambassadeur Abetz dans laquelle Céline est cité, à son corps défendant, comme personnalité compétente en matière d’antisémitisme. François Gibault, qui offre l’avantage d’être biographe et juriste, a fait litière de cette accusation : « document sans aucune valeur de preuve » ². Lacroix-Riz ne consacre que deux pages à Céline ; elle n’a manifestement pas lu ni ses biographes ni les travaux de Gaël Richard. Cela ne l’empêche pas d’affirmer, sans critique de provenance des documents consultés, que Céline était « un collaborateur de Dannecker,  un agent du SD  et  un acteur de la “Solution finale” » [sic] ³. Le procès de Céline a eu lieu il y a plus d’un demi-siècle. Il ne s’agit dès lors pas de le défendre ni de nier les évidences : l’auteur de L’École des cadavres était en phase avec une part de l’idéologie national-socialiste et espérait la victoire de l’Axe. Il est également avéré qu’il fréquentait le petit monde de la collaboration parisienne et qu’il lui arriva de rencontrer des officiers allemands. Ce qu’il aurait pu éviter même si ces contacts étaient établis à des fins personnelles : séjourner sur la côte bretonne, récupérer son or saisi aux Pays-Bas ou obtenir un visa. Parfois aussi, il est vrai, pour s’entretenir de manière informelle de la situation politique, comme l’a relaté Hermann Bickler 4. Certaines de ces mauvaises fréquentations, attestées par des documents, lui revinrent à la figure lors du procès de 1950. …Et lors du procès posthume qu’on se plaît à lui intenter de manière perpétuelle 5. Céline l’a, il est vrai, bien cherché. Est-il pour autant légitime de déverser sur lui un torrent d’accusations infondées ? Situation périlleuse : si l’on démontre l’inanité de ces accusations, on passe pour un inconditionnel de Céline, voire pire encore. En réalité, on ne comprend rien à son attitude sous l’Occupation si l’on n’a pas à l’esprit qu’il se comporta en électron libre, inféodé à aucun pouvoir ni à aucune coterie.

• Annie LACROIX-RIZ, Les élites françaises entre 1940 et 1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Armand Colin, 2016, 496 p. (29 €)

  1. Article reproduit par François Gibault in Céline (2e partie : Délires et persécutions, 1932-1944), Mercure de France, 1985, p. 312.
  2. Ibidem, p. 257.
  3. Allégation imprudemment reprise par Pierre-Yves Rougeyron, président du « Cercle Aristote », dans un entretien accordé en juillet dernier. [ http://cerclearistote.com/le-grand-entretien-de-juillet-2016-avec-pierre-yves-rougeyron ]
  4. Rapport inédit rédigé en 1979 à partir de notes prises en 1948, extrait cité par Gibault, op. cit., pp. 261-263.
  5. À titre d’exemple : Le procès Céline d’Alain Moreau (réalisation Antoine de Meaux), Arte, 2011.

Vient de paraître

2016-09-BC-Cover

Sommaire : Luchini, un grand célinien – Bernanos et Céline – Philippe d’Hugues, la Nouvelle Vague et Céline – Andrea Lombardi érige un monument à Céline – Cousteau contre Céline – « L’Année Céline 2015 » – In memoriam Elsa Marianne von Rosen.

A comme Assouline (et Alméras)

Certains reprochent à Pierre Assouline, juif sépharade, – circonstance aggravante à leurs yeux – son « indulgence » envers Céline. Le fait que sa famille échappa aux persécutions nazies peut en partie, mais en partie seulement, expliquer qu’il soit capable d’admirer l’écrivain malgré son antisémitisme. On sait qu’il noua par ailleurs des liens d’amitié avec Lucien Combelle, l’éditorialiste déterminé de Révolution Nationale. C’est sa foncière rectitude qui le conduit à porter sur tout individu, fût-il écrivain honni, une appréciation nuancée. Des lecteurs de son roman Sigmaringen lui ont fait grief du portrait favorable qu’il y dresse de  Céline.  Dans son récent Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature, il persiste et signe : « Durant son séjour dans cette ville du Wurtemberg, de novembre 1944 à mars 1945, Céline eut une attitude irréprochable, ce qui est assez rare dans sa vie pour être remarqué ». (Un Paraz n’eût pas manqué de relever que trente ans auparavant, Louis Destouches eut une attitude tout aussi irréprochable.)En ce qui concerne l’œuvre elle-même, Assouline se situe dans une démarche qui tente de percer l’origine de cet antisémitisme plutôt que de rejeter l’écrivain pour des raisons morales, comme cela se fait encore trop souvent. D’autant qu’« un écrivain est un bloc » et qu’il n’y a « rien à jeter ». Et pour Assouline, l’origine du mal, c’est la guerre dont Céline ne revint pas indemne. Au début des années soixante, Pol Vandromme ¹ consacrait déjà tout un chapitre de sa monographie à cet épisode décisif. On n’en a certes pas fini de gloser sur l’écrivain paradoxal qu’est Céline. En réécoutant une émission ² dans laquelle Philippe Alméras (qui va publier ses mémoires ³) présentait sa biographie, on peut voir combien les appréciations sont diverses. La thèse est connue : fasciné par la biologie durant ses études de médecine, Louis Destouches trouva dans cette science « une façon de résoudre son personnage ». D’où ce « racisme biologique », l’antisémitisme étant l’arbre qui cache la forêt. Mieux : cet antisémitisme, perçu comme un « gagne-pain », ne serait que guignol, vaste comédie. Laquelle se déploie dans  Bagatelles  pour  un massacre.  Dans  son dictionnaire, Assouline consacre précisément une entrée à la réception critique de ce livre. Et rejoint une observation d’Alméras selon laquelle ses lecteurs ne furent à l’époque pas aussi massivement choqués qu’on ne l’a dit depuis. Ainsi, le libertaire Jules Rivet dans Le Canard enchaîné l’estimait « plus grand et plus pur qu’un chef-d’œuvre » et Marcel Arland dans la Nouvelle revue française jugeait ce réquisitoire « solide ».  Sur l’écrivain il y a en revanche unanimité : Alméras le définit comme un génie verbal quand Assouline décèle, « sous l’ordure, la grossièreté et la violence, des trésors de finesse, de subtilité et de profondeur. » Le hic c’est que, dans les pamphlets aussi, on trouve de tels trésors. Tel l’épilogue des Beaux draps, morceau d’anthologie qui a partie liée avec le reste. Avec lui, rien n’est simple décidément. Assouline déclare aimer Céline malgré lui. Faut-il pour autant mépriser l’homme tout en portant l’écrivain aux nues, comme il l’affirme ? Pas sûr que les lecteurs du BC le suivent sur ce terrain.

• Pierre ASSOULINE, Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature, Plon, 2016, 882 p. (25 €)

  1. Un dossier lui est consacré dans la dernière livraison de la revue Livr’Arbitres (voir p. 24)
  2. Émission « Bouillon de culture », Antenne 2, 14 janvier 1994. [ https://www.youtube.com/watch?v=Y8oqiwGwBtQ ]
  3. Mémoires d’un siècle et de deux continents (à paraître aux Éd. de Paris / Max Chaleil).

Vient de paraître

2016-07-08-BC-Cover

Sommaire : Arletty, Gauloise de Courbevoie – 1849 : Semmelweis rejeté dans les capitales européennes mais reconnu à Strasbourg – Mauriac, Céline et l’île Saint-Louis – Magique Céline – Antoine Blondin, paladin au XXe siècle – Le colloque sur les pamphlets – L’édition critique du manuscrit de Voyage au bout de la nuit – Avec Céline.

Occupation

Sous l’Occupation même, Céline tenait à distinguer « les idéalistes et spéculateurs en pensées gratuites » et les « collaborateurs efficients  :  tous ceux qui ont profité des Allemands directement ou par ristournes » ¹. En ce qui le concerne, il tenait à préciser qu’il n’avait « jamais touché un fifrelin de l’occupation ». Vouant par ailleurs aux gémonies  la politique  de Vichy, il  considérait  qu’elle  constituait une insulte envers ceux qui s’étaient engagés de manière désintéressée dans un combat qui se retournait  contre eux : « Faites-vous crever, miliciens, légionnaires, somnambules… » ²  Sur cette époque complexe, Philippe d’Hugues (né en 1931) révèle cette confidence d’Henri Amouroux : « Bientôt on ne pourra plus parler de cette période avec des  gens  de  moins  de  60 ans » ³.  Propos tenu il y a déjà un quart  de siècle… Céline déplorait à l’automne 1943 que ceux qui avaient choisi le camp de la collaboration se fissent  assassiner  « comme des cons et des veaux »  sans  clamer auparavant certaines vérités.  À propos de la Milice,  Philippe d’Hugues  constate qu’« on ne compte plus les livres, les films ou téléfilms où de vaillants maquisards sont pourchassés durant l’Occupation par des miliciens tortionnaires ». Dans son esprit il ne s’agit évidemment pas de défendre cette formation paramilitaire (dont il mentionne que Brasillach apprit en prison les turpitudes), mais de rappeler tout uniment les faits :  « La Milice, créée début 1943, et pour la seule zone sud, ne fut armée qu’en 1944 après l’exécution par la Résistance de près d’une centaine de ses membres sans défense. Ce n’est que fin 1943 et malgré l’hostilité de Laval, qui avait bien prévu les luttes fratricides prochaines qui déjà se préparaient dans l’ombre, que la Milice sera armée et, en janvier 1944, sera  autorisée  à s’implanter en zone nord. »   Et d’ajouter : « C’est surtout dans les trois ou quatre mois derniers mois précédant la Libération, dans un pays plongé dans une guerre civile en train de se généraliser, qu’eurent lieu les fameuses exactions 4. Celles-ci furent surtout commises par des éléments troubles que Darnand eut la faiblesse de recruter pour pallier l’insuffisance des effectifs dont le recrutement devenait de plus en plus difficile. » Ce qu’il y a de terrible, c’est que le seul fait de rappeler ces données factuelles peut donner l’impression de prendre la défense d’un camp par rapport à un autre.

Céline, lui, avait choisi le sien. Ce qui ne l’empêchait pas d’être sagace : « L’alliance franco-allemande actuelle est une alliance avec la charogne. Elle donne la mort à tous ceux qui la pelotent. » 5 Lorsqu’on évoque cette période qui n’a duré que quatre années, il faut toujours avoir à l’esprit que les opinions évoluèrent rapidement en fonction des évènements. En mars 1942, Céline croyait « à une guerre de quinze ans pour le moins, même d’évolution favorable » 5. Un an plus tard, ce fut la chute de Stalingrad qui sonna le glas de bien des espoirs.

  1. Lettre à Je suis partout, 29 octobre 1943. Repris in Céline et l’actualité, 1933-1961, Les Cahiers de la Nrf (Cahiers Céline 7), Gallimard, 2003, pp. 189-191.
  2. Lettre à Je suis partout, 3 mars 1944. Ibidem, pp. 194-196.
  3. Philippe d’Hugues, « Préface » in Robert Brasillach, Six heures à perdre (roman), Pardès, 2016, pp. [7]-15.
  4. Ces exactions furent condamnées par Pétain le… 6 août 1944. Cf. la lettre qu’il adressa à Laval, chef du gouvernement et ministre de l’Intérieur et la réplique de Darnand. Reproduite par Jean-Claude Valla in La Milice (Lyon 1943-1944), Éditions de la Librairie Nationale (Les Cahiers Libres d’Histoire, n°9), 2002, pp. 97-101.
  5. Lettre à Henri Poulain, 11 juin 1943 in L.-F. Céline, Lettres des années noires, Berg International, 1994, pp. 38-39.
  6. Lettre à Frédéric Empaytaz, mars 1942 in David Alliot et Daniel Renard, Céline à Bezons, 1940-1944, Éditions du Rocher, 2008, pp. 122-123.