Céline est alors exilé au Danemark ; dans l’attente de son procès, il se démène pour préparer un terrain le moins défavorable possible. Le 21 février 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne assez sévèrement¹ mais il s’attendait au pire : « Ils ont été aussi peu vaches qu’ils pouvaient, j’aurais tort de râler ». Ce qui ne le dissuadera pas de faire opposition à cet arrêt en mars de l’année suivante. La juridiction d’exception chargée des affaires relatives à la Collaboration a été dissoute le mois précédent ; ce sont désormais les tribunaux militaires qui ont en charge les dossiers restant à juger. Le 20 avril 1951, le Tribunal militaire permanent de Paris confirme dans un premier temps le jugement de la Cour de justice mais fait ensuite bénéficier Louis Destouches d’une ordonnance d’amnistie (du 10 août 1947) applicable aux anciens combattants blessés de guerre. Or l’article 25 de cette loi en excluait ceux qui avaient été condamnés pour fait de collaboration, ce qui était le cas de Céline. Comme l’a révélé François Gibault, puis Pierre Pécastaing, c’est une complicité entre Tixier-Vignancour et le Chef du Parquet du Tribunal militaire qui a permis cette entourloupe, facilitée sans doute par le fait que, selon un témoin, le président du tribunal était « un peu “cafouilleux” sur le plan juridique » [sic]. En conséquence, la Cour de cassation cassa ce jugement afin d’éviter une jurisprudence fâcheuse mais sans que cela n’ait de conséquences pour Céline. Une légende tenace veut que le président du tribunal ignorait que derrière “Louis Destouches” se cachait l’écrivain Céline. Peu crédible car la feuille de jugement de la Cour de justice (présente dans le dossier transmis au Tribunal militaire) mentionne bien “Destouches Louis Ferdinand dit Louis-Ferdinand Céline”. Une historienne dénonce, elle, un “faux en écriture publique”, subodorant une falsification entre la date de l’audience (20 avril) et celle de son exécution (25 avril)². Elle se base sur un courrier du Commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire à son ministre attestant, pour se dédouaner, qu’au cours de l’audience la loi d’amnistie ne fut pas requise. En fait, l’audience fut expédiée en un temps record et passez muscade. Il est acquis que l’application de la loi de 1947 ne fut en effet pas requise par le Commissaire du gouvernement mais un autre chercheur relève que les juges ont pu s’emparer de ce moyen juridique à l’instigation de la défense³. Mais toutes les archives judiciaires ne sont pas encore accessibles et, avec Céline, une surprise n’est pas exclue.
• Louis-Ferdinand CÉLINE : Lettres à ses avocats français, 1947-1952, Gallimard (“Les cahiers de la Nrf” – Cahiers Céline n° 14), 2026, 323 p. Édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Louis (22 €)
- Une année d’emprisonnement [déjà purgée au Danemark], cinquante mille francs d’amende, indignité nationale, confiscation de la moitié de ses biens présents et à venir, paiement des frais de justice.
- Anne Simonin, « Céline a-t-il été bien jugé ? », L’Histoire, n° 453, novembre 2018, pp. 36-49.
- Gaël Richard, « Retour au procès de Céline (…) », L’Année Céline 2023, Du Lérot, pp. 139-160.