Vient de paraître

Sommaire: Le cristal et la haine (Puissance stylistique et violence constitutive dans l’œuvre de Céline) – Céline dans “Les Nouveaux Temps” (2e partie) – Dans la bibliothèque de Céline (Pucheu, Trotski, Macaulay)

Salaud

La vénérable Société d’Études céliniennes (fondée en 1976 par Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin (†), Antoine Gallimard, François Gibault et Henri Godard) ne craint pas d’évoquer (sur son site internet) « le courant actuel de “Céline’s bashing” » qui sévit depuis plusieurs années. Et de préciser : « Il ne suffit pas que Céline ait été antisémite, il faut encore que ce “monstre” ait été embusqué, colonialiste, collaborationniste et sans aucun doute payé par les nazis. » Ce courant anti-Céline, précise la SEC, est animé par Taguieff, Roynette et quelques autres. Elle aurait pu écrire : et beaucoup d’autres. Cela n’est pas sans conséquence : les éditeurs renâclent à publier des études sur lui (elles ne se vendent guère) et les thèses le concernant se raréfient. Dans l’entretien qu’il nous a accordé en mars, Jean Monnier (Université de Californie) confiait que dans le monde universitaire américain d’aujourd’hui, Céline est un inconnu :  « Les thèses le concernant ne se raréfient pas, elles sont inexistantes », ajoutait-il. Il y a quelques années, Le Bulletin célinien comptait 400 abonnés ; il en a aujourd’hui 300. L’éditeur canadien Rémi Ferland notait récemment qu’il a fallu cinq ans pour que l’avant-dernière réimpression de son édition critique des Écrits polémiques (tirée à seulement 500 exemplaires) fût épuisée. Et, depuis, le retirage (même quantité) ne trouve plus guère d’acquéreur. À force de dresser de Céline le portrait le plus haïssable, il est naturel que les gens s’en détournent et refusent de s’intéresser à son œuvre. Et ce n’est pas l’ouvrage de Jocelyne et Guy Laplagne qui va  modifier les choses.  Son titre, Les passions toxiques de Louis-Ferdinand Céline. Autopsie d’un génie sinistre, est suffisamment éloquent pour s’en convaincre. Dans son livre D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), paru il y a dix ans, Marion Duval fit mieux. Dans ce qui est à l’origine une thèse de doctorat, cette professeure d’une université de l’Ohio mit dans le même sac l’officier SS Maximilien Aue (narrateur des Bienveillantes de Littel), l’hitlérien Abel Tiffauges (héros du Roi des Aulnes de Tournier), le collabo Clément Duprest (dépeint par Daeninckx dans son Itinéraire d’un salaud ordinaire), le commandant du camp d’extermination d’Auschwitz (personnage du roman La Mort est mon métier de Robert Merle), Adolf Hitler (dont Emmanuel Schmitt a écrit une biographie romancée, La Part de l’autre) et… le Céline de la trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon. L’auteure entendait mettre en évidence l’existence d’un archétype littéraire de la figure du “salaud”. Cela me ramène quinze ans en arrière quand Céline fut retiré des “Célébrations nationales” où il avait initialement été inscrit pour le cinquantenaire de sa mort. Et ce au grand dam de Henri Godard, rédacteur de la notice le concernant. Je m’étais alors imprudemment fait l’écho d’une dépêche qui rapportait un sien propos qualifiant précisément Céline de “salaud”. Ce qui avait heurté les lecteurs du BC qui ont, comme moi, la plus grande considération pour son travail. Aussi ne tarda-t-il pas à m’adresser cette mise au point :  « Je n’ai jamais prononcé  pour mon compte la phrase “Céline est un pur salaud” qui m’est prêtée par l’AFP. Tout au plus ai-je pu la citer pour m’en dissocier, et le journaliste aura fait la confusion. J’avais négligé jusqu’à présent de faire la rectification, mais je vois que certains de vos lecteurs s’émeuvent de trouver cette phrase dans ma bouche, je les comprends, c’est pourquoi je vous serais reconnaissant de signaler ce démenti. ». Clair et net.

• Marion DUVAL, D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), Presses Universitaires François Rabelais, coll. “Perspectives littéraires”, 2015, 220 pages (22 €).

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Sommaire: Entretien avec Pierre-Denis Boudriot – Ralph Soupault, dessinateur engagé dans le siècle – Céline dans “Les Nouveaux Temps”

Procès et amnistie

Au fil des années, Jean-Paul Louis s’est imposé comme l’éditeur de la correspondance de Céline : entre autres, celle à Marie Canavaggia, Milton Hindus, Albert Paraz… et, dans la Pléiade, la partie relative aux années 1945-1961. Il est aussi l’éditeur et coauteur d’un indispensable Dictionnaire de la correspondance en trois volumes. Et publie cette fois les Lettres à ses avocats français (1947-1950), répondant ainsi au vœu de Frédéric Monnier (†) qui les avait éditées séparément (Naud, puis Tixier) au mitan des années 80.

Céline est alors exilé au Danemark ; dans l’attente de son procès, il se démène pour préparer un terrain le moins défavorable possible. Le 21 février 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne assez sévèrement¹ mais il s’attendait au pire : « Ils ont été aussi peu vaches qu’ils pouvaient, j’aurais tort de râler ». Ce qui ne le dissuadera pas de faire opposition à cet arrêt en mars de l’année suivante. La juridiction d’exception chargée des affaires relatives à la Collaboration a été dissoute le mois précédent ; ce sont désormais les tribunaux militaires qui ont en charge les dossiers restant à juger. Le 20 avril 1951, le Tribunal militaire permanent de Paris confirme dans un premier temps le jugement de la Cour de justice mais fait ensuite bénéficier Louis Destouches d’une ordonnance d’amnistie (du 10 août 1947) applicable aux anciens combattants blessés de guerre. Or l’article 25 de cette loi en excluait ceux qui avaient été condamnés pour fait de collaboration, ce qui était le cas de Céline. Comme l’a révélé François Gibault, puis Pierre Pécastaing, c’est une complicité entre Tixier-Vignancour et le Chef du Parquet du Tribunal militaire qui a permis cette entourloupe, facilitée sans doute par le fait que, selon un témoin, le président du tribunal était « un peu “cafouilleux” sur le plan juridique » [sic]. En conséquence, la Cour de cassation cassa ce jugement afin d’éviter une jurisprudence fâcheuse mais sans que cela n’ait de conséquences pour Céline. Une légende tenace veut que le président du tribunal ignorait que derrière “Louis Destouches” se cachait l’écrivain Céline. Peu crédible car la feuille de jugement de la Cour de justice (présente dans le dossier transmis au Tribunal militaire) mentionne bien “Destouches Louis Ferdinand dit Louis-Ferdinand Céline”. Une historienne dénonce, elle, un faux en écriture publique, subodorant une falsification entre la date de l’audience (20 avril) et celle de son exécution (25 avril)². Elle se base sur un courrier du Commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire à son ministre attestant, pour se dédouaner, qu’au cours de l’audience la loi d’amnistie ne fut pas requise. En fait, l’audience fut expédiée en un temps record et passez muscade. Il est acquis que l’application de la loi de 1947 ne fut en effet pas requise par le Commissaire du gouvernement mais un autre chercheur relève que les juges ont pu s’emparer de ce moyen juridique à l’instigation de la défense³. Mais toutes les archives judiciaires ne sont pas encore accessibles et, avec Céline, une surprise n’est pas exclue.

• Louis-Ferdinand CÉLINE : Lettres à ses avocats français, 1947-1952, Gallimard (“Les cahiers de la Nrf” – Cahiers Céline n° 14), 2026, 323 p. Édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Louis (22 €)

  1. Une année d’emprisonnement [déjà purgée au Danemark], cinquante mille francs d’amende, indignité nationale, confiscation de la moitié de ses biens présents et à venir, paiement des frais de justice.
  2. Anne Simonin, « Céline a-t-il été bien jugé ? », L’Histoire, n° 453, novembre 2018, pp. 36-49.
  3. Gaël Richard, « Retour au procès de Céline (…) », L’Année Céline 2023, Du Lérot, pp. 139-160.

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Sommaire: Céline dans “Les Rayons et les Ombres” – Le noir destin de Corinne Luchaire – Les éhontés de Leicester Street –  Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère

Aragon et Céline

En lisant le livre d’Antoine Compagnon consacré à l’année 1966, j’apprends qu’Aragon s’était entiché de Jean-Luc Godard et plus particulièrement de son Pierrot le fou au point de le comparer à Delacroix. Lorsqu’on reprocha au cinéaste d’avoir cité, via son personnage principal (interprété par Belmondo), des extraits de Guignol’s band, il le défendit avec force : «  Je ne peux pas oublier ce qu’est devenu l’auteur du Voyage au bout de la nuit, certes. N’empêche que le Voyage, quand il a paru, c’était un fichûment beau livre… »¹ Aragon en était resté au premier roman de Céline, ignorant tous les livres ultérieurs, d’autant qu’il n’avait évidemment pas digéré Mea culpa. Lorsqu’en 1965, un hebdomadaire l’interroge sur Céline, il botte en touche : « Oh ! vous savez, je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d’homme et d’œuvre… »² Rebelote quelques années plus tard lorsqu’il répond à un thésard : « Je n’ai jamais été intéressé que par Voyage au bout de la nuit. »³ Philippe Alméras, qui l’interroge sur la traduction russe, eut droit à une réponse plus circonstanciée précisant au passage que Céline était « fort près de ses sous et qu’il avait imaginé qu’on le couvrirait d’or à Moscou, ce dont ma femme et moi lui avions laissé comprendre que c’était peu vraisemblable. » Et d’ajouter que la traduction effectuée par Elsa Triolet fut « assez saccagée par les éditeurs soviétiques » (!)4.  On sait que les rapports entre Aragon et Céline furent mauvais, et ce dès le début quand celui-ci déclina sa proposition de s’enrôler sous la bannière de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), faux-nez moscovite. On imagine la grimace d’Aragon lorsqu’au mitan des années soixante, il prend connaissance, dans L’Herne, du jugement de Céline (1934) le concernant : « Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon, par exemple ? C’est ça l’avenir ? Celui qu’on me presse de chérir, c’est Aragon ! Pouah ! » Il est à noter que le troisième acte (antisémite) de L’Église ne le dissuada pas d’inciter Céline à se rendre en URSS pour y constater les bienfaits du communisme. (Ni Sartre de choisir une phrase de cette pièce pour l’exergue de La Nausée.) Lorsque paraît Guignol’s band au printemps 1944, Céline a la singulière idée de le lui envoyer avec cette dédicace : « À Aragon notre prochain grand procureur général au comité de grande Purification. » Prophétique car le thuriféraire de Staline se mua en épurateur féroce lorsqu’il présida le Comité National des Écrivains. Aussi Céline ne cessera de le railler dans ses romans d’après-guerre, de Féerie à Rigodon. Mais s’il abhorrait le communisme soviétique, il n’était pas l’ennemi d’une forme de justice sociale idéaliste. En témoigne son communisme Labiche, clin d’œil  au “communisme moral et légal” (rejetant l’abolition de la propriété privée) prôné par le dramaturge lors des élections législatives de 1848. Irréductible, Céline, lui, se déclare après-guerre “communisse au sang, 1000 pour 1000…”. Ce n’était pas tout à fait une boutade.

• Antoine COMPAGNON, 1966, année mirifique, Gallimard, coll. “Bibliothèque des Histoires”, 2026, 532 p. (26,50 €)

  1. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? », Les Lettres françaises, n° 1096, 9-15 septembre 1965.
  2. Le Nouvel Observateur, n° 15, 25 février 1965, p. 27.
  3. Réponse à Albert Chesneau, auteur d’une thèse sur “La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline” (Université Paris III, 1972), reproduite in L’Infini, n° 43, automne 1993, p. 124.
  4. Philippe Alméras, Dictionnaire Céline (Une œuvre, une vie), Plon, 2004, pp. 47-48.