Vient de paraître

Sommaire : Isak Grünberg, premier traducteur de Céline en allemand – Le Semmelweis de Louis Destouches. En marge de sa lecture “confinée” par André Dussolier – Entretien avec Vittorio Sgarbi – Imaginaire et pratique médicale de Céline – Burroughs et Céline. Une révolution en littérature – Postérité du patrimoine éditorial de Robert Denoël.

Haineux

Dès lors qu’il s’agit de Céline, on ne s’embarrasse guère de nuances. En mai dernier, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé un documentaire, Cannes, le festival libre, à la gloire de ses fondateurs, Philippe Erlanger ¹ et Jean Zay. Il y est rappelé qu’en juin 40, Zay (alors mobilisé comme sous-lieutenant) et d’autres parlementaires s’embarquèrent sur le paquebot Massilia pour fuir la France et gagner l’Afrique du Nord. Zay sera poursuivi par un tribunal militaire pour désertion et condamné à une peine d’emprisonnement ². Évoquant cette période, l’auteur du film fait dire à la voix hors champ : « Les fantômes des antidreyfusards tiennent leur revanche. N’oublions pas que Céline qui n’avait pas la langue dans sa poche avait trouvé ce jeu de mot haineux : “Je vous Zay”. » Ce passage pourrait donner à penser que Céline s’acharna sur Zay alors emprisonné. Il omet surtout de préciser que le pamphlétaire répliquait ainsi à un “poème” pour le coup vraiment « haineux ». En fait, c’est avant-guerre que Céline commit ce jeu de mot visant le ministre du Front populaire. Pour expliquer ce calembour, Duraffour et Taguieff citent partiellement une note de Régis Tettamanzi qui y fait référence ³. La fameuse apostrophe de Léon Blum aux députés de droite en 1925 (« Je vous hais » 4) est certes rappelée mais pas le poème hostile au Drapeau que Zay écrivit huit ans avant d’être élu député  : « Je te hais pour tous ceux qui te saluent / Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains / Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre / Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial (…) Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel / Le blanc livide de tes remords. » Et il concluait en qualifiant le drapeau français de « race vile des torche-culs ». Lorsque Céline écrit « Je vous Zay », c’est à ce texte qu’il fait référence tout autant qu’au cri de Blum. Sur cette phrase, la note de Régis Tettamanzi, d’une vingtaine de lignes, est d’une exhaustivité exemplaire 5.On se souvient qu’en 2017 un collectif d’historiens posa ses conditions pour qu’une édition scientifique des pamphlets puisse voir le jour en France. Certes une édition savante est toujours perfectible mais celle éditée au Canada comporte déjà un millier de pages. L’édition dont rêvent ses détracteurs ferait au moins le double. Est-ce commercialement envisageable ?  À relire cet appareil critique,  on se rend compte à quel point  ces historiens firent preuve d’une sévérité outrancière à l’égard de ce travail. Il faut également observer que lorsque cette édition parut, elle ne suscita aucune critique. Il a fallu qu’Antoine Gallimard annonçât le projet de la reprendre telle quelle (avec une préface de Pierre Assouline) pour qu’elle fût dénigrée. Tout cela n’est pas très glorieux.

Cannes, le festival libre, documentaire de Frédéric Chaudier, écrit par Gilles Taurand et Frédéric Zamochnikoff. Texte dit par Charlotte Rampling. Arte France, 2017. Durée : 52’.

  1. Ils rappellent tout de même qu’en 1956 Philippe Erlanger retira Nuit et Brouillard d’Alain Resnais de la sélection du festival de Cannes pour ne pas froisser l’Allemagne fédérale.
  2. En juin 1944, il fut extrait arbitrairement de sa prison par des miliciens et assassiné de manière ignominieuse.
  3. Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p. 873 (note 383 vs page 236).
  4. Selon Jean Lacouture, Léon Blum n’aurait jamais proféré une telle apostrophe mais d’autres historiens admettent qu’il ait pu prononcer ces mots dans un contexte où il fut violemment pris à partie.
  5. Régis Tettamanzi in Écrits polémiques, Éditions 8, 2012, p. 748 (note 1 vs page 349).

Vient de paraître

Sommaire : Nicole Debrie nous a quittés – Maurice Nadeau et Céline (2) – Francine Bloch rencontre Céline – Céline dans L’Aurore, 1943-1953 – Purisme

Patrimoine

Il est bien loin le temps où le musée de Meudon tentait une démarche  auprès de Lucette Destouches pour consacrer l’une de ses salles à Céline. Cela se passait en 1965. Plus personne ne s’en souvient… Si vous avez la curiosité de vous rendre sur le site internet de la ville de Meudon, vous constaterez qu’il y est fait mention des grandes figures qui y vécurent : de Rabelais à Wagner en passant par Rodin ou Jean Arp. Céline, qui y a habité dix ans, est mentionné une seule fois, presqu’à la sauvette ¹. Un journaliste du Monde relevait récemment que la mairie, si prompte  à célébrer les grands personnages du cru, omet systématiquement son nom dans ses brochures officielles ². Certains admirateurs de l’écrivain ont longtemps rêvé d’un musée. Il n’en est évidemment plus question : « Nous comptons à Meudon une communauté juive et un environnement apaisé que l’on souhaite préserver. » Dixit l’actuel maire, Denis Larghero. Son prédécesseur, Hervé Marseille, avait pourtant tenté de faire quelque chose : « Quand Mme Destouches est devenue vraiment âgée, inquiet que la villa soit rasée, j’ai contacté différentes autorités. Toutes ont préféré détourné le regard. ». On comprend cet embarras : en 1992, Jack Lang, alors ministre de la Culture, décida de classer la maison comme “lieu de mémoire”. Le préfet de la région d’Île-de-France s’y opposa catégoriquement 4. Le sujet paraîtra dérisoire à certains. Au moins est-il révélateur. À propos du classement de la maison, et des polémiques qui s’en suivirent, un céliniste d’envergure relevait avec justesse que « la passion et le prêche moral qu’a mis en branle une mesure d’ordre strictement culturel donnent une fois de plus l’idée du chemin que la société actuelle a à parcourir avant d’accepter Céline dans son patrimoine artistique 5. » Trente ans plus tard, la situation n’a pas évolué. Un universitaire s’est penché sur la question lors d’un colloque relatif aux « Figures et lieux patrimoniaux » 5. Son constat, on s’en serait douté, est clair : l’inauguration d’un “lieu Céline” est impossible. Il constate que l’écrivain fait partie d’un « contre-patrimoine » hors du champ républicain. « Il relève des “grandes figures symboliques” dans le sens où il jouit d’une forte reconnaissance, mais celle-ci est doublement polarisée : elle est positive en littérature, et négative en politique, à la différence des figures patrimoniales simples qui ne connaissent qu’une reconnaissance positive dans les deux domaines. » Et d’ajouter : « C’est cette reconnaissance paradoxale qui explique les confusions dont il fait l’objet, la volonté de le patrimonialiser mais aussi l’impossibilité pratique de passer à l’acte. »  C’est la raison pour laquelle, lors des “Célébrations nationales” de 2011,  certains avaient pensé substituer le terme « commémorer » à « célébrer ». Il faut bien reconnaître que, dans le cas de Céline, même commémorer s’avère exclu.

  1. www.meudon.fr En guise de contraste, voir : https://institut-iliade.com/meudon-sur-les-pas-de-wagner-de-rodin-et-de-celine
  2. Gaspard Dhellemmes, « Voyage au bout de l’oubli », Le Monde Magazine, 28 mars 2010, pp. 34-39.
  3. Saisi par les représentants de la communauté juive et des associations de résistants qui s’estimaient outragés, il les apaisa en leur faisant connaître sa totale opposition à cette mesure de classement : « Marqué par la lecture de Bagatelles pour un massacre, je puis vous assurer que j’exclus d’apposer ma signature au bas d’un tel texte ». Dans son communiqué il avait par ailleurs évoqué « les valeurs éternelles de la Résistance, qui ont été bafouées par des hommes tels que Céline. »
  4. Jean-Paul Louis, « Classement et déclassement de la dernière maison de Céline » in L’Année Céline 1992, p. 121.
  5. Rémi Astruc, « Céline et la question du patrimoine », Le Bulletin célinien, n° 335, novembre 2011, pp. 11-16.

Vient de paraître

Sommaire : La correspondance Pollet / Paraz – Quand Céline était joué pour la première fois – Les fantômes de juillet 1947 – In memoriam Marcella Maltais

« Salaud et génial »

Contrairement à Taguieff et Duraffour, je n’ai jamais éprouvé « une admiration sans bornes ¹ » pour Céline. On peut admirer un écrivain sans pour autant perdre son jugement critique. Dans un recueil de textes offerts au co-auteur de Céline, la race, le Juif, Annick Duraffour revient sur le sujet qui les occupa tous deux pendant des années. C’est un de leurs proches qui résume le mieux la conclusion à laquelle on est censé aboutir après avoir lu leur livre obèse : « Céline n’est plus le “génial auteur” malencontreusement antisémite mais un banal partisan hitlérien (…) qui a écrit, néanmoins, deux ou trois “bons” textes [sic] ² » L’article de notre auteure s’applique précisément à démontrer que, si Céline est bien un salaud, il n’est en rien l’auteur génial qu’ils admirèrent jadis. Dans ce texte, les appréciations négatives abondent : « abjection », « salissure », « vilenie », « médiocrité de la pensée », « bassesse », « vision décevante et pauvre » « bête », « indigne », etc. On se souvient de son embarras lorsqu’à la télévision, il lui fut demandé si, selon elle, Céline est un grand écrivain ³. Tout au plus concéda-t-elle qu’il avait « le génie du style », bref que c’était uniquement un styliste. Piquant paradoxe : elle répète ainsi ce que Céline disait de lui-même à la fin de sa vie pour escamoter les idées qui furent les siennes.  Duraffour ne dit pas autre chose dans cet article : elle  admet  du bout  de la plume que Céline « a le sens du mot et du rythme ». Rien d’original : plusieurs de ses détracteurs ne voient en lui qu’un virtuose verbal.  En la lisant,  on voit combien la vision moralisante peut brouiller le jugement littéraire. Une de ses consœurs (citée dans son article) ne tombe pas dans ce travers : si elle relève dans Voyage au bout de la nuit une sensibilité fasciste doublée d’un moralisme réactionnaire, cela ne l’empêche nullement d’admirer l’écrivain 4.  Duraffour, elle, a une vision simpliste et manichéenne d’une œuvre dont elle ne perçoit ni l’aspect allégorique ni la profondeur. En revanche elle blâme l’absence d’une « intention ou d’une position démocratiques »  mais est-ce cela qu’on demande à un créateur ?  Sa détestation de Céline l’amène aussi à mettre en question la vertu libératrice de son écriture. Nombreux pourtant sont ceux qui, parvenant à surmonter un blocage, se sont révélés par l’écriture grâce à la leçon célinienne. Sans parler des lecteurs qui, à l’instar du regretté Paul Yonnet, ont dit à quel point l’œuvre fut marquante dans leur itinéraire personnel. Tous auraient-ils été abusés ? L’émotion ressentie à la lecture de celle-ci était-elle une illusion ? Duraffour aurait-elle raison contre ses contemporains qui considèrent cette œuvre comme l’une des plus importantes du siècle dernier ? On peut certes détester l’homme et l’œuvre mais considérer celle-ci avec condescendance n’était jusqu’ici que l’apanage d’esprits partisans ou d’anticéliniens rabiques.

• Annick DURAFFOUR, « Sur une formule : “Céline, génie et salaud” » in La Modernité disputée. Textes offerts à Pierre-André Taguieff, CNRS Éd., 2020, 784 p.

  1. Les auteurs confient qu’ils sont passés « d’une admiration sans bornes à une admiration variable et mitigée (…) jusqu’à une déception croissante à la lecture des derniers romans  » (Annick Duraffour & Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p. 24).
  2. Thierry Paquot, « À contre-courant » in La modernité disputée, op. cit., pp. 709-711.
  3. Émission « La Grande librairie », animée par François Busnel, France 5, 9 février 2017.
  4. Marie-Christine Bellosta, Céline ou l’art de la contradiction. Lecture de « Voyage au bout de la nuit », Presses universitaires de France, coll. « Littératures modernes », 1990. Réédition : CNRS Éditions, coll. « poche », 2011. Elle lui a consacré son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat de 3e cycle.