Vient de paraître

Sommaire: La correspondance Henri Cypriani / Albert Paraz (I) – Les chroniques littéraires de Jacques Aboucaya – Céline et Pierre Mac Orlan – La première traduction italienne de Voyage au bout de la nuit – Glanes céliniennes – Dans la bibliothèque de Céline [N]

Intolérance

Il est décidément loin le temps où François Mitterrand divisait le monde en deux : ceux qui avaient lu Les Deux Étendards et ceux qui ne l’avaient pas lu¹. Personne ne lui avait alors reproché sa dilection pour le chef-d’œuvre de Rebatet. Les temps ont changé : pour avoir exprimé, dans un tweet, son  admiration pour Paul Morand, le ministre délégué chargé de l’Europe, Benjamin Haddad, s’est pris un torrent d’injures de la part de LFI et de ses affidés. Le ministre ne dissimule pas le peu d’estime qu’il a pour l’homme mais dit son admiration pour l’écrivain. Et réplique à ses détracteurs : « …Refusez-vous de lire Voyage ou Guerre de Céline ? Ou de lire des auteurs compromis avec le stalinisme ? C’est votre choix, mais c’est un choix triste. (…) Je vous laisse à vos autodafés. » Il s’agit d’une (nouvelle) polémique qui en dit long sur une époque où lire semble parfois devenu synonyme d’adhérer à ce que pense l’auteur. Pas qu’en France. À Rome, un salon des éditeurs indépendants a déclenché une querelle que ses organisateurs ont bien cherchée. Après les critiques suscitées l’année passée par la présence d’une maison d’édition identitaire, l’Association de ces éditeurs bien-pensants a voulu prévenir toute récidive. Dans un courriel adressé aux invités, l’institution a exigé qu’ils signent une déclaration sur l’honneur reconnaissant “les valeurs antifascistes au fondement de l’ordre démocratique de la Constitution italienne”. Par cette initiative saugrenue, les organisateurs, qui voulaient se prémunir contre tout soupçon de complaisance envers la droite radicale, ont offert à Giorgia Meloni, présidente du Conseil,  l’opportunité de s’ériger  en parangon  de la liberté d’expression : « C’est ainsi que la gauche conçoit la liberté de penser : on est libre, mais seulement de dire et de penser ce qu’ils pensent. » Et d’ajouter : « C’est la censure ordinaire ». Elle ne fut pas la seule à réagir : l’historien marxiste Luciano Canfora s’interroge : faudrait-il exclure les éditeurs de Proudhon le misogyne, ou de Céline l’antisémite ? Rappelons qu’en Italie pas moins d’une demi-douzaine de maisons d’édition proposent des livres de Céline. Toute son œuvre est traduite, y compris les manuscrits retrouvés, Guerre et Londres. Quant à l’éditeur Manuel Grillo, qui publie aussi bien Lucien Rebatet que Jim Harrison, il explique son refus de se soumettre à ce diktat : ”Le problème ne résidait pas dans le contenu de cette déclaration, mais dans l’idée même qu’un éditeur doive obtenir une forme de certification préalable pour pouvoir participer à une manifestation culturelle. Ma réponse aurait été exactement la même si on m’avait demandé de signer un certificat anticommuniste, antisioniste ou tout autre déclaration de nature idéologique. »² D’une manière générale, la suspicion pèse sur ceux qui proposent des livres d’écrivains sanctionnés après la guerre sans pour autant qu’on puisse parler de censure. Ce terme est précisément utilisé mais avec un point d’interrogation par un auteur marri que son livre n’ait suscité aucun écho dans la sphère célinienne³. Ce choix rédactionnel devrait pourtant être perçu comme une forme de magnanimité à son endroit. Sur les réseaux sociaux, il a publié début septembre un éditorial dénonçant ce qu’il perçoit comme étant une conspiration du silence, ajoutant que “le débat est ouvert”. Aucune réaction à ce jour.
  1. Harold Kaplan et Philippe Meyer, « Conversations avec le vieil Harold (I) », Commentaire, n° 129, 2010, p. 35.
  2. Le Journal du dimanche, 16 août 2026.
  3. Émeric Cian-Grangé, « Censure à deux vitesses ? », Itinéraire d’un célinien gâté (facebook), 4 septembre 2026. C’est aussi le titre de son livre paru aux Éditions Douro (19 €).

Vient de paraître

Sommaire: Entretien avec Patrick Mathieu – Retour sur une traduction (Voyage au bout de la nuit traduit à Tel-Aviv) – Le “cas Céline” vu par sa traductrice israélienne

Censure

Lors d’un débat qui s’est tenu en décembre dernier à la BnF, Pierre Assouline est revenu sur la polémique que souleva, il y a près de dix ans, le projet de réédition des pamphlets par les éditions Gallimard¹. À l’instar de la plupart des céliniens, il se dit toujours favorable à cette réédition : « Il n’est pas normal que l’on ne puisse aujourd’hui disposer en librairie des œuvres complètes d’un des plus grands écrivains qui a révolutionné la langue et la forme littéraire. » C’est également le point de vue d’un céliniste éminent hostile à toute censure, et favorable à une réédition dans la Pléiade : « Une édition ne rend pas légitime le contenu du texte. Un éditeur publie ce qu’il veut et n’est pas forcément d’accord avec ce qu’il publie. Il n’y a aucune raison de censurer aucun texte quel qu’il soit. Je trouve qu’on entre dans une assez sale période intellectuelle où les interdictions pleuvent de toute part. »² Rappel des faits : en décembre 2017, Antoine Gallimard fut convoqué dans les bureaux d’un organisme d’état (la DILCRAH) où un certain Potier lui fit la leçon³. Assouline, qui accompagnait Gallimard, se souvient : « On a vu un blanc-bec énarque qui s’est adressé à Antoine comme si celui-ci n’avait aucune idée  de ce qu’était l’édition :  “Est-ce que vous savez ce que c’est que d’éditer, d’être responsable de ce qu’on publie ?”. Alors j’ai pris la parole et je lui ai dit : “Monsieur, il le sait depuis à peu près un siècle” »   L’allusion  à la dynastie d’éditeurs  fut mal  perçue : « Ça a tourné au vinaigre et ça ne servait à rien parce que de toute façon, il ne peut y avoir de censure préalable. Ce fonctionnaire voulait tout simplement le dissuader d’entreprendre ce projet ». Et d’ajouter : « Ça a été une heure très pénible. » À l’époque, Antoine Gallimard affirma qu’il n’avait pas renoncé au projet  et  que celui-ci  n’était que suspendu.  Aujourd’hui il est tout simplement enterré et dans six ans n’importe qui pourra rééditer en France ce corpus de n’importe quelle façon. Qu’à cela ne tienne, diront certains : il suffit de commander cette réédition à Rémi Ferland qui l’a publiée en 2012 au Québec. Pas si simple : depuis le mois passé, la poste canadienne, victime collatérale de la taxe européenne sur les importations chinoises, a décidé de suspendre l’envoi de colis de faible valeur vers la plupart des pays européens (dont l’Allemagne, la Belgique et la France) en raison de nouvelles exigences douanières de l’U.E.4  Conséquence : l’éditeur doit désormais faire appel à une messagerie privée, d’où un coût postal plus élevé, voire un peu dissuasif. Un  comble à l’ère de la mondialisation, de l’abolition des frontières et de l’ouverture des marchés !
  1. Débat intitulé “Lectures d’hier, lectures de demain ?” animé par Alban Cerisier avec Régis Debray, Pierre Assouline et Antoine Gallimard. [https://www.youtube.com/watch?v=coE3VhFdp8A]
  2. Propos de Jean-Paul Louis dans le premier volet de l’émission de Christine Lecerf, « Louis-Ferdinand Céline au fond de la nuit », France Culture, 15-19 juillet 2019.
  3. Voir M. Laudelout, « Une réédition censurée » in Céline à hue et à dia, Ed. La Nouvelle Librairie, 2022, pp. 365-377. La DILCRAH est la “Direction interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT”.
  4. Voir : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2272270/canada-taxe-europeenne-petits-colis-postes-fedex-ups
  5. À propos de livre, un auteur déplore sur les réseaux sociaux que le sien (qui traite plus de sa personne que de Céline) ne soit pas signalé par ceux qui, selon lui, devraient naturellement le faire. Peut-être devrait-il s’interroger sur les raisons de ce silence quasi unanime…

Vient de paraître

Sommaire: Le cristal et la haine (Puissance stylistique et violence constitutive dans l’œuvre de Céline) – Céline dans “Les Nouveaux Temps” (2e partie) – Dans la bibliothèque de Céline (Pucheu, Trotski, Macaulay)

Salaud

La vénérable Société d’Études céliniennes (fondée en 1976 par Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin (†), Antoine Gallimard, François Gibault et Henri Godard) ne craint pas d’évoquer (sur son site internet) « le courant actuel de “Céline’s bashing” » qui sévit depuis plusieurs années. Et de préciser : « Il ne suffit pas que Céline ait été antisémite, il faut encore que ce “monstre” ait été embusqué, colonialiste, collaborationniste et sans aucun doute payé par les nazis. » Ce courant anti-Céline, précise la SEC, est animé par Taguieff, Roynette et quelques autres. Elle aurait pu écrire : et beaucoup d’autres. Cela n’est pas sans conséquence : les éditeurs renâclent à publier des études sur lui (elles ne se vendent guère) et les thèses le concernant se raréfient. Dans l’entretien qu’il nous a accordé en mars, Jean Monnier (Université de Californie) confiait que dans le monde universitaire américain d’aujourd’hui, Céline est un inconnu :  « Les thèses le concernant ne se raréfient pas, elles sont inexistantes », ajoutait-il. Il y a quelques années, Le Bulletin célinien comptait 400 abonnés ; il en a aujourd’hui 300. L’éditeur canadien Rémi Ferland notait récemment qu’il a fallu cinq ans pour que l’avant-dernière réimpression de son édition critique des Écrits polémiques (tirée à seulement 500 exemplaires) fût épuisée. Et, depuis, le retirage (même quantité) ne trouve plus guère d’acquéreur. À force de dresser de Céline le portrait le plus haïssable, il est naturel que les gens s’en détournent et refusent de s’intéresser à son œuvre. Et ce n’est pas l’ouvrage de Jocelyne et Guy Laplagne qui va  modifier les choses.  Son titre, Les passions toxiques de Louis-Ferdinand Céline. Autopsie d’un génie sinistre, est suffisamment éloquent pour s’en convaincre. Dans son livre D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), paru il y a dix ans, Marion Duval fit mieux. Dans ce qui est à l’origine une thèse de doctorat, cette professeure d’une université de l’Ohio mit dans le même sac l’officier SS Maximilien Aue (narrateur des Bienveillantes de Littel), l’hitlérien Abel Tiffauges (héros du Roi des Aulnes de Tournier), le collabo Clément Duprest (dépeint par Daeninckx dans son Itinéraire d’un salaud ordinaire), le commandant du camp d’extermination d’Auschwitz (personnage du roman La Mort est mon métier de Robert Merle), Adolf Hitler (dont Emmanuel Schmitt a écrit une biographie romancée, La Part de l’autre) et… le Céline de la trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon. L’auteure entendait mettre en évidence l’existence d’un archétype littéraire de la figure du “salaud”. Cela me ramène quinze ans en arrière quand Céline fut retiré des “Célébrations nationales” où il avait initialement été inscrit pour le cinquantenaire de sa mort. Et ce au grand dam de Henri Godard, rédacteur de la notice le concernant. Je m’étais alors imprudemment fait l’écho d’une dépêche qui rapportait un sien propos qualifiant précisément Céline de “salaud”. Ce qui avait heurté les lecteurs du BC qui ont, comme moi, la plus grande considération pour son travail. Aussi ne tarda-t-il pas à m’adresser cette mise au point :  « Je n’ai jamais prononcé  pour mon compte la phrase “Céline est un pur salaud” qui m’est prêtée par l’AFP. Tout au plus ai-je pu la citer pour m’en dissocier, et le journaliste aura fait la confusion. J’avais négligé jusqu’à présent de faire la rectification, mais je vois que certains de vos lecteurs s’émeuvent de trouver cette phrase dans ma bouche, je les comprends, c’est pourquoi je vous serais reconnaissant de signaler ce démenti. ». Clair et net.

• Marion DUVAL, D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), Presses Universitaires François Rabelais, coll. “Perspectives littéraires”, 2015, 220 pages (22 €).