Vient de paraître

2017-05-BC-Cover

Sommaire : Hommage à Pierre-Robert Leclercq (1931-2016) – Ernst Jünger, témoin à charge peu fiable – Céline dans le Journal (inédit) de Dominique de Roux – Les hommes de Vichy et Céline – Trotsky et Céline – Hommage au petit-fils de Céline – François Gibault, poète

Nicolas Bonnal

C’est un original à la fois très cultivé et un peu déviant. Pas un spécialiste de Céline mais qui l’a lu de près. L’ouvrage est conçu comme un recueil d’une trentaine de textes assez courts sur des thèmes aussi variés que « Céline et l’hégémonie culturelle », « Céline et Jérôme Bosch », « Céline et la rage pacifiste », « Céline et la métapolitique familiale », « Céline et le retour du paganisme », etc.  L’originalité du livre est de laisser en priorité la parole à l’écrivain grâce à de nombreuses citations commentées de l’œuvre. Voici comment l’auteur présente lui-même son livre : « On ne prétend pas refaire la morale, ni au bombardier Céline ni au lecteur. On insiste sur la force du rire, la rage chaude de l’expression et on cherche à expliquer ce siècle incompris né de la Grande Guerre et de ses tranchées. »Si ce livre ravira des céliniens, gageons qu’il en hérissera d’autres. Lesquels seront inévitablement heurtés par certaines vues audacieuses : « Céline défend dans Les Beaux draps une vision sensible et enchantée du monde. Curieusement on trouve la même chez Alexis Carrel sans savoir si le grand savant, aujourd’hui déshonoré mais alors prix Nobel et ami des Roosevelt, l’a inspiré. »

Le livre s’ouvre par la relation d’une rencontre bouleversante avec Simone Gallimard alors frappée par le cancer. Directrice du Mercure de France, elle édita la première grande biographie de Céline : « Elle l’adorait. Ce fut un aveu rapide et brutal. Il me marqua beaucoup. Mais Gaston [son beau-père, ndlr] ne le lui présenta jamais. Un regret pour elle. » À Nicolas Bonnal elle exprima le souhait qu’il écrivît un  livre sur Céline. Mais celui-ci n’accrocha pas tout de suite. Déçu par Casse-pipe, le reste de l’œuvre le laissa interdit : « Tous ces points de ponctuation et ce style hoquetant ». La révélation eut lieu en Afrique du Sud où il lit Voyage au bout de la nuit alors qu’il subit une dépression carabinée : « L’Afrique américanisée sur fond de système croulant avec des blancs aussi inertes et abrutis (tout en étant fascisés partout) que ceux décrits par Céline, tout cela m’acheva. Mais j’avais enfin lu le Voyage et compris que la vérité de ce monde c’est la mort. C’est dur à vingt-six ans. Le rire venait des pamphlets, la tragédie des romans, donc de la réalité. ».

Écrit à la hussarde, le livre ne s’embarrasse pas de références (ni d’italiques pour les titres des œuvres). On cite Céline à l’envi sans jamais indiquer la source. Pas la peine, doit se dire l’auteur  : les passionnés identifieront sans problème. Limite du livre : n’étant pas un spécialiste de Céline, l’auteur a tendance à avaliser certaines allégations erronées, dont celles de  Lucette qui, pour dédouaner son mari, affirma jadis que Les Beaux draps furent écrits en 1939 et publiés l’année suivante. C’est néanmoins un livre pour céliniens fervents, ceux qui adhèrent à la plupart des préoccupations de l’écrivain. Mais c’est aussi un livre destiné aux béotiens qui souhaitent en savoir plus sur un écrivain qui fait l’objet d’attaques redoublées plus d’un demi-siècle après sa disparition. Bonnal passe toutes les thématiques céliniennes en revue et les commente par des phrases courtes et définitives qui s’apparentent à des crochets du droit. On ne souscrit pas nécessairement à l’intégralité de l’exégèse mais on ne peut qu’applaudir l’auguste qui excelle, nonobstant quelques approximations, à mettre en valeur le chef du grand Guignol’s band.

• Nicolas BONNAL, Louis-Ferdinand Céline. La colère et les mots, Avatar Éditions, coll. « Fahrenheit 451 », 2017, 323 pages, nombreuses photographies de Céline.

Vient de paraître

2017-04-BC-Cover

Sommaire : La parole aux lecteurs – Bagatelles pour un pensum – Des tags et des cendres – Entretien avec Jean-Paul Louis

Riposte

Dans ce numéro, nous revenons sur l’ouvrage Céline, la race, le Juif qui marquera une date dans la névrose anticélinienne. Grâce à un battage médiatique peu commun (deux émissions télévisées sur la chaîne nationale et plusieurs articles dans la grande presse, du Monde à L’Express en passant par Le Figaro et L’Obs), ce pavé (1 kg 310) s’est vendu à près de 3.000 exemplaires, ce qui est appréciable compte tenu de son prix élevé. Il est plaisant de constater que plusieurs journalistes ont opté pour la formule de l’entretien (parfois complaisant), évitant ainsi de s’infliger la lecture d’un millier de pages souvent indigestes. Avec l’autorité qui est la sienne, Pierre Assouline, lointain successeur de Lucien Descaves à l’Académie Goncourt, a dit ce qu’il fallait penser de cette entreprise ¹. Sous un titre choc, Grégoire Leménager, lui, a donné la parole aux céliniens suspectés par les auteurs d’une trop grande empathie avec leur écrivain de prédilection ². Il est à souligner que pas un seul céliniste (appelons ainsi ceux qui travaillent sur le sujet) ne cautionne cette initiative qui se présente, excusez du peu, comme « le livre de référence que l’on attendait sur le cas Céline » ³. Ainsi, Régis Tettamanzi s’est déclaré gêné par la démarche du couple célinophobe : « Il faut un certain aveuglement à la littérature pour lire la trilogie allemande comme de la propagande. Aucun personnage n’en sort indemne ! (…) Comme chez Thomas Bernhardt, autre pessimiste absolu, il y a dans ce travail formel un humanisme en creux : Céline parie sur la capacité du lecteur à le comprendre ». David Alliot, lui, met le doigt où ça fait mal : « Ce qui emmerde les anticéliniens, c’est qu’un génie littéraire pareil ait pu se fourvoyer à ce point. Il ne rentre pas dans les cases. » Quant à Henri Godard, il fait preuve de la hauteur de vues qui lui est propre : « En dehors de ses distorsions et de son caractère obsessionnel, la question posée par ce livre est celle de l’existence d’une valeur propre à la littérature. (…) Pour quiconque attache de l’importance à la création artistique dans l’état actuel de notre civilisation, plutôt que d’anathémiser Céline il faut le lire et réfléchir sur lui, parce qu’il est, sous ses deux faces, un cas limite. » Frédéric Vitoux, autre célinien pionnier, conclut : « Nous n’avons plus besoin de procureurs, nous avons besoin d’historiens. » On a envie d’ajouter : d’historiens patentés.

Argument suprême pour ces détracteurs de Céline. La preuve qu’il n’est pas un écrivain d’envergure réside dans le fait que ni Genette, ni Pavel, ni Bourdieu ne se sont intéressés à lui. D’autant que Roland Barthes, rappellent-ils, « se disait exaspéré par ses “tics” d’écriture » (!). Les auteurs n’imaginent pas un seul instant qu’il arrivera un temps où ces érudits seront bien oubliés alors que Céline sera toujours lu et étudié.

En attendant, cet ouvrage risque bien d’avoir un fâcheux effet collatéral : quels étudiants vont désormais se risquer à entreprendre une thèse sur un auteur aussi sulfureux ? Et quels magisters accepteront de diriger des travaux sur lui ? Dans les années à venir, on peut s’attendre à une forte régression dans le domaine universitaire où l’on observe déjà depuis une décennie, doxa oblige, une sensible décrue.

  1. Voir dans ce numéro, p. 8. Merci à Pierre Assouline de nous avoir autorisé à reproduire son article.
  2. Grégoire Leménager, « Polémique. Les céliniens sont-ils des salauds ? », L’Obs, 2 mars 2017. Signalons que le dossier de presse peut être lu sur le site de Matthias Gadret, « Le Petit Célinien » : http://www.lepetitcelinien.com
  3. Satisfecit extrait de la quatrième page de couverture qui vante aussi « une vision “décapée” » [sic].

Vient de paraître

2017-03-BC-Cover

Sommaire : Feu sur Céline et les céliniens – D’un ricochet l’autre – Le Paris de Céline – Marguerite Malosse, première épouse de Mahé – Jean-Edern Hallier et Céline

Matthieu Galey

Il est des embarras très télégéniques. Lorsque François Busnel demande à Annick Duraffour si elle estime que Céline est un écrivain génial – ce qui n’apparaît pas après la lecture du livre qu’elle cosigne avec P.-A. Taguieff –, elle bredouille : « …Euh, si, …enfin on peut y réfléchir… »  pour  ajouter ensuite  que ce n’est pas un très grand écrivain mais tout de même un grand écrivain, ou plutôt un grand styliste, mais qu’il faudrait néanmoins s’interroger sur la place à lui accorder dans la littérature. Que de contorsions à reconnaître l’importance de son œuvre !  C’est  que sa détestation de Céline l’amène à contester cet « écrivain génial » qu’on lui envoie à la figure sur un plateau de télévision.

Les minauderies télévisuelles de cette agrégée de lettres constituent un contraste singulier avec l’article que Matthieu Galey (1934-1986) écrivit à la parution du Pont de Londres. Et qui est reproduit en annexe de son Journal (posthume) qui vient d’être réédité.  Ce demi-juif  homosexuel  était loin d’être un admirateur éperdu de Céline.  Ses goûts le portaient vers d’autres horizons.  Mais c’était un critique perspicace à qui il ne serait jamais venu l’idée de dénier à l’auteur de Voyage son apport à la littérature  contemporaine : « On peut  faire  semblant de l’ignorer, mais on ne peut pas l’oublier, ce Céline.  Après lui,  toute œuvre “traditionnelle” vous  a  un  petit  air d’Ancien Régime qui ne pardonne pas. » S’il fut moins séduit, comme d’autres critiques de l’époque, par les romans intermédiaires, il ne manque pas d’évoquer dans cet article « l’éblouissant D’un château l’autre » et « Nord, autre fabuleux chef-d’œuvre ».  Surtout, il note  pertinemment  que  Céline n’est jamais là où on l’attend. Galey a bien vu, qu’à l’instar de certains peintres, il renouvelle constamment sa manière : « L’artiste travaille sans filet. Céline est un joueur qui remet sur la table, à chaque fois, tous ses gains : quitte ou double. » Autant dire que ce n’est pas dans le bouquin du tandem Taguieff-Duraffour que vous trouverez pareille observation.

Cela étant, en dépit de son talent, Matthieu Galey n’a pas laissé une trace comme critique. À la différence de ses confrères (Frank, Matignon, Rinaldi,…), ses chroniques (littéraires et dramatiques) n’ont jamais été éditées en volume. Ce qui restera de lui, c’est son Journal, édité après sa mort et réédité cette fois intégralement. Il avait en effet subi des coupures pour ne pas déplaire à certains auteurs et dirigeants de la maison Grasset (à laquelle il appartenait comme membre du comité de lecture et qui publia son journal à la fin des années 80).  Les passages  alors  caviardés sont reproduits en italiques et ce n’est pas triste. C’est même souvent un régal : Galey avait le sens de la formule et un regard constamment narquois. Comme Léautaud, le fait de côtoyer la gent littéraire lui offrit la possibilité de dresser des portraits acérés. Il a en plus le sens de l’ellipse et, par certains côtés, son journal fait penser à celui de Jules Renard, le compliment n’est pas mince. Jugez en plutôt par ces médaillons. Roland Barthes : « Une tête d’oiseau qui s’empâte vers le bas : le profil de Louis XVI » ;  Marguerite Yourcenar à Venise : « Le premier jour, par hasard, je bute sur une montagne de châles et de couvertures. » ; Michel Tournier : « Visage oriental, avec la finesse et le mystère d’un Clouet. »  Lorsqu’il est atteint par la maladie de Charcot qui l’emportera à 52 ans, son journal prend des accents poignants mais toujours empreints d’une terrible lucidité sur les autres et sur lui-même.

• Matthieu GALEY, Journal intégral, 1953-1986, préface de Jean-Luc Barré, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 985 p. (30 €). L’article sur Céline est paru en mars 1964 dans l’hebdomadaire Arts.
• Annick DURAFFOUR & Pierre-André TAGUIEFF, Céline, la race, le Juif (Légende littéraire et vérité historique), Fayard, 2017, 1175 p. (35 €)