Vient de paraître

2017-09-BC-Cover

Sommaire : Céline ou l’assomption libertaire – Actualité célinienne – « Mea culpa » vu par La Nation belge (1936) – Rencontre avec François Joxe – Céline et le paludisme.

Libertaire

Il est décidément loin le temps où Moïse Maurice Bismuth, dit Maurice Lemaître, prenait fait et cause pour Céline dans les colonnes du Libertaire. Près de 70 ans plus tard, un “Atelier de création libertaire” édite un opuscule d’une centaine de pages contre lui. Il n’apporte strictement rien de neuf aux diatribes de la dizaine de folliculaires qui l’ont précédé. La liste commence à devenir longue (je cite dans l’ordre alphabétique) : Bonneton, Bounan, Gosselin, Kaminski, Martin, Peillon, Rossel-Kirschen, Vanino… Et maintenant un poéticule surréaliste nommé comme de juste Lepetit.

Après avoir fait l’effort (méritoire) de le lire, on se demande dans quel monde il vit : « Coqueluche d’une certaine intelligentsia française, toutes tendances confondues, Louis-Ferdinand Céline est actuellement  en voie de totale réhabilitation. »  Céline totalement réhabilité ?  Si l’importance de l’écrivain est reconnue – comment pourrait-il en être autrement ? –, jamais il n’aura été autant honni par ladite intelligentsia. Au point que le constat qu’il faisait en exil s’avère toujours pertinent : « J’ai été tellement recouvert  de toutes les ordures et les merdes  que cent mille tonnes de parfums  d’Arabie ne me feraient pas encore sentir bon ! ». Taguieff et Duraffour en ont même fait un agent nazi appelant de ses vœux l’extermination de la race élue. Sans apporter aucune preuve évidemment.  Je ne suis pas un admirateur inconditionnel et je n’ignore pas que le citoyen Destouches avait des choses à se reprocher à la Libération  mais  est-ce une raison suffisante pour vouer l’intégralité de l’œuvre aux gémonies ? « J’ai beaucoup aimé Céline avant de lire les écrits “censurés” qui m’en ont définitivement détourné », assène Lepetit. En clair, cela signifie que s’il ne les avait pas lus, son admiration serait demeurée intacte. On reconnaîtra que c’est complètement inepte. À ce compte-là, on ne pourrait plus priser tels grands romans dès lors qu’on apprendrait que son auteur glorifia la dictature stalinienne et les bagnes soviétiques. De la même manière, on n’applaudirait plus tel académicien de renom à partir du moment où ses biographes  nous auraient révélé  ses amours pédérastiques. Morale civique et grandeur littéraire ne vont pas toujours bien ensemble, ce n’est pas nouveau. Et le bilan n’a pas varié : « La littérature anti-célinienne n’aura jusqu’à présent brillé ni par sa rigueur, ni par son intelligence. Son unique avantage est de se situer dans le camp du Bien et de prendre appui sur cette position pour prétendre n’énoncer que des vérités établies et de grandiloquentes indignations ¹. »

Pas sûr que Lepetit trouve drôle la phrase de Céline qui a amusé nos lecteurs le  mois passé : «  J’ai jamais micronisé, macronisé dans les meetings... » D’autant qu’elle est extraite d’un de ces écrits maudits qui vaut désormais au géant d’être ostracisé par ce nain. Nul aspect visionnaire, cette fois ! Ce néologisme célinien peut se définir ainsi : « Macroniser (verbe intransitif) : se comporter comme un maquereau, afficher publiquement des sentiments d’admiration ou d’obédience servile ². »  On m’autorisera  à préférer les études savantes du regretté Alphonse Juilland, auteur de cette définition,  au énième factum anticélinien.

• Patrick LEPETIT, Voyage au bout de l’abject (Louis-Ferdinand Céline, antisémite et antimaçon),  Atelier de création libertaire (B.P. 1186, 69202 Lyon cedex 01), 2017, 134 p. (10 €)

  1. Frédéric Saenen, « Écrire contre Céline », Spécial Céline, n° 10, août-septembre-octobre 2013, p. 90-104.
  2. Alphonse Juilland, Les verbes de Céline (Glossaire : M – P), Montparnasse Publications, 1990, p. 52.

Vient de paraître

2017-07-BC-Cover

Sommaire : Léon Daudet et Céline – La rencontre Nabe-Godard – Leningrad vue par Pierre Brisson et Céline – Jean Borie, un universitaire qui aimait Céline – Critique de Rigodon par Georges Anex (1969)

Voltaire

Trois correspondances d’écrivains font ma joie : Voltaire, Flaubert et Céline. Ce n’est guère original, je le concède. Aux amateurs du premier cité qui ne pourraient s’offrir la douzaine de volumes de la Pléiade  proposant (une partie de) cette masse épistolaire, je recommande la sélection de 260 lettres (sur un corpus de 15.000 !) que propose Gallimard pour une dizaine d’euros. Elle est due à Nicholas Cronk,  directeur de la “Voltaire Foundation” (Université d’Oxford).  Un pur régal d’intelligence et de fantaisie ! Nul doute que ce volume eût enchanté Céline. « Voltaire me fait jouir », affirmait-il. Il le lisait dès l’âge de vingt ans. Et il le lira à nouveau en réclusion, s’identifiant même à l’ermite de Ferney : « Il est consolant de lire les lettres de Voltaire c’est une perpétuelle fuite devant les gendarmes seulement de château en château, toute sa vie un chien traqué. »  Le mot de Voltaire visant la France que Céline cite en exil de manière récurrente (« Nation légère et dure ») est  d’ailleurs issu de  la correspondance. Il cite aussi des formules extraites du Dictionnaire philosophique, dont celle-ci : « Il est triste que souvent, pour être bon patriote, on soit l’ennemi du reste des hommes ». On devine qui est, selon lui,  le bon patriote…Si Voltaire incarne pour Céline le beau style et les « phrases bien filées », il ne l’en admire pas moins tout comme il révère d’autres classiques, tels Chamfort ou La Rochefoucauld. Sur les interférences Voltaire/Céline, il faut lire l’étude de Marie-Christine Bellosta  qui a  montré que Voyage au bout de la nuit  constitue une réécriture moderne de Candide ¹. On y retrouve notamment le thème du voyage initiatique et la candeur du personnage principal qui va se déniaiser au fil de ses expériences pour devenir enfin un être averti. Dans son étude « Les Classiques Céline », Marc Hanrez consacre un chapitre à Voltaire. Voici sa conclusion : « Si Céline, à proprement parler, n’est pas disciple de Voltaire, il est du même avis que lui sur beaucoup de choses. Quand Voltaire dit, par exemple : qu’il faut purifier l’air de Paris et faire inoculer la population ; que l’homme est né d’abord pour se réjouir ; que les critiques sont des moucherons parasites et merdeux ; que l’école est une calamité pour les enfants ; que les bêtes ont une âme et que certaines sont meilleures que nous ; que le sentiment domine en vérité la pensée ; que les Français sont frivoles et notablement cruels ; que la folie est la maladie la plus difficile à saisir ; que toute société se partage en oppresseurs et opprimés ; que la danse est une activité digne de l’honnête homme ; et que l’écrivain qui trace un chemin nouveau est toujours persécuté : quand Voltaire exprime tout cela, on croirait qu’il le souffle à Céline ! ² ». Mais si on a souvent comparé les deux écrivains, c’est en raison de leur antisémitisme commun. Feu René Pomeau, grand spécialiste de Voltaire, préférait parler d’« antijudaïsme », le point de vue de son auteur de prédilection étant essentiellement religieux. La différence réside surtout dans le fait que la gloire de l’un ne souffre guère de cette singularité alors qu’on n’a de cesse de réduire l’autre au péché irrémissible.

• VOLTAIRE, Lettres choisies (textes choisis, présentés et annotés par Nicholas Cronk), Gallimard, coll. « Folio classique », n° 6268, 2017, 708 p. (9,30 €)

  1. Marie-Christine Bellosta, Céline ou l’art de la contradiction. Lecture de Voyage au bout de la nuit, CNRS Édition, 2011, 318 p. (rééd.). La première édition date de 1990.
  2. Marc Hanrez, Le Siècle de Céline, Dualpha, coll. « Patrimoine des lettres », 2006, pp. 221-234.

Vient de paraître

2017-06-BC-Cover

Sommaire : Massin et Céline – Deux Molly et même trois – Confessions d’une dompteuse de mots – Avec Céline en Afrique – Une (nouvelle) histoire de la Collaboration – Julien Hervier nous écrit – Dernières nouvelles du caveau – Céline dans la Revue des deux mondes.

Jean Rouaud

Il faudrait un jour consacrer une  étude substantielle à la détestation que suscite Céline chez certains écrivains contemporains. Pas du tout à cause des pamphlets, comme ils aimeraient nous le faire croire. Non, il s’agit manifestement d’autre chose. La jalousie y a sans doute sa part. Un bon exemple est Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990) qui signe chaque semaine un billet dans un quotidien jadis stalinien mais toujours communiste : L’Humanité. Dans une récente chronique, il s’indigne de la mansuétude dont on fait preuve envers Céline alors qu’il « réclamait l’extermination des juifs » [sic] ¹. Et se gausse de la défense de l’écrivain qu’il prête à certains de ses lecteurs (alors que c’était, en réalité, celle de Céline lui-même) ² : « Allons, on sait bien que c’était une étourderie, une bagatelle, et que la vraie raison de sa condamnation, c’est le Voyage. » Et de commenter : « Céline blanchi au bénéfice du style ? Le style comme super détachant ? Comme agent amnésique ? » ³ C’est naturellement idiot. Il ne s’agit pas de blanchir Céline  mais d’épingler ceux qui, profitant de sa mise en accusation sur le plan éthique, en profitent pour, dans la foulée, nier sa valeur d’écrivain 4. Céline obsède Rouaud. Dans sa chronique parue la semaine suivante, il revient sur le sujet et dit voir en lui un dissimulateur (!) utilisant le « style comme camouflage ». Il conclut sa chronique en le traitant de « faux raffiné » et, dérisoire quolibet, de « Céline Verdurin » 5. Mieux : il donne raison à André Breton qui s’était plu à l’attaquer la veille de son procès. C’est que le pape du surréalisme avait été choqué par l’un des plus beaux passages de Voyage (les confidences du Sergent Alcide à Bardamu) dans lequel il ne voyait qu’une « flatteuse présentation d’un sous-officier d’infanterie coloniale » 6. Tant de bêtise confond.

Il faut avouer que cette détestation a quelque chose de fascinant. Le meilleur est encore à venir : il y a quelques années, un lecteur du BC invita Rouaud dans une classe de littérature. Outre son côté prétentieux et suffisant, ses flèches décochées à l’auteur de Mort à crédit avaient surpris. Son interlocuteur ayant évoqué le Goncourt loupé de 1932, Rouaud avait, non sans fatuité, déclaré que, de toute façon, le Prix Goncourt avait toujours couronné de grands livres (sans doute songeait-il surtout au sien) et qu’il n’y avait aucune raison de penser que ceux qui ne l’avaient pas obtenu l’eussent mérité. Sous-entendu : Les Champs d’honneur, c’est tellement mieux que Voyage au bout de la nuit !

Il faut être juste. On peut comprendre Rouaud : cela doit être terrible de penser que, dès lors qu’on évoque les grands romans traitant de la première guerre mondiale, Voyage au bout de la nuit sera toujours cité alors que d’autres, même couronnés par le Goncourt, risquent d’être omis, voire oubliés.

  1. Ne nous lassons pas de redire, à la suite de François Gibault, que « Céline, mieux que tout autre, savait qu’il n’avait pas voulu l’holocauste et qu’il n’en avait pas même été l’involontaire instrument ». Dans une (autre) chronique, Rouaud ne craint pas d’utiliser l’expression « solution finale » à propos de Bagatelles. Cf. Jean Rouaud, « À vue de nez », L’Humanité, 21 mars 2017.
  2. « C’est pour le Voyage qu’on me cherche ! Sous la hache, je l’hurle ! c’est le compte entre moi et “Eux” ! au tout profond !… » (Préface à la réédition de Voyage au bout de la nuit, 1949).
  3. Jean Rouaud, « Le style, c’est chic », L’Humanité, 4 avril 2017.
  4. Quoiqu’ils s’en défendent, c’est ce que font Taguieff et Duraffour tout au long de leur livre.
  5. Jean Rouaud, « Céline selon Marcel », L’Humanité, 11 avril 2017.
  6. André Breton, réponse à l’enquête « Que pensez-vous du procès Céline ? », Le Libertaire, 27 janvier 1950. À noter que Breton attaqua à nouveau Céline à la parution d’Un château l’autre (cf. L’Express, 28 juin 1957, p. 31).