Vient de paraître

Sommaire : L’éternel retour des maudits – Céline (et quelques autres) dans les premiers numéros des Lettres françaises (1942-1949) – Actualité célinienne

Censure

La question de la réédition des pamphlets est (en partie) réglée puisqu’on dispose de l’édition critique sortie au Québec en 2012. Le paradoxe étant que, pour une question de copyright, cette édition est à la fois interdite à la vente en France et louée par l’exécuteur testamentaire qui était même disposé à la republier chez Gallimard. Différentes associations ont fait capoter le projet. Il est navrant qu’un céliniste de renom se soit associé à cette censure. Sa péroraison consista à affirmer qu’il est superflu que ce corpus soit accessible ¹. En d’autres termes, ce spécialiste trouve parfaitement normal qu’il soit commenté dans des ouvrages de toutes sortes et en même temps qu’il demeure inaccessible au plus grand nombre. Il n’est pas le seul à côtoyer l’absurde. Sur une radio communautaire, un chroniqueur a eu cette phrase mémorable : « Il ne faut pas interdire les pamphlets mais il ne faut pas les publier non plus. ² » Le cas Céline n’est pas isolé. D’une manière générale, la censure en France gagne du terrain. Au nom de la morale, du féminisme, de l’antiracisme ou d’une nouvelle lecture de l’Histoire, certains prétendent s’interposer entre le public et les œuvres, s’arroger le droit de juger, de contextualiser ou d’interdire, comme s’il fallait guider nos choix. On constate également ce phénomène aux États-Unis où des minorités agissantes veulent interdire des livres, des films ou des conférences. La différence étant que, dans ce pays, la liberté d’expression (free speech) est protégée par le premier amendement de la Constitution. Alors qu’en France plusieurs lois encadrent cette liberté. On en arrive à cet autre paradoxe : le président de la République française a récemment rappelé le droit au blasphème alors qu’au même moment l’auteur de La Mafia juive et autres brûlots du même genre se voyait condamné à plusieurs mois de prison ferme pour délit d’opinion ³. Condamnation inconcevable aux États-Unis où l’on ne peut incarcérer quiconque pour ses idées,  aussi scandaleuses soient-elles. C’est dire si en démocratie deux conceptions différentes de la liberté d’expression peuvent exister. Le céliniste opposé à la réédition des pamphlets a décrété que « l’actualité de Céline n’est plus aujourd’hui d’ordre littéraire (comme elle l’a été dans les années 1980, avec la publication des romans dans la Bibliothèque de la Pléiade, la multiplication des essais critiques et des thèses universitaires) mais d’ordre politique ». C’est feindre d’ignorer que depuis ces années 80, Céline a continué à être édité dans cette collection prestigieuse (Féerie dans la décennie suivante et la correspondance en 2009) et que les études universitaires le concernant n’ont pas cessé de proliférer – à commencer par la sienne 4. La preuve que le cas Céline n’est plus littéraire mais politique est attesté, selon lui, par l’émoi suscité lors de la commémoration (prévue puis annulée) du centenaire de Céline en 2011. Encore aurait-il fallu rappeler que ce retrait fut provoqué par une campagne de presse bien orchestrée. La même que celle visant, il y a deux ans, à tuer dans l’œuf l’initiative de Gallimard et de l’ayant droit.
  1. Philippe Roussin, « Du rire au politique : de la bagatelle au massacre » in Céline et le politique (Actes du XXIIe Colloque international Louis-Ferdinand Céline, SEC, 2018.
  2. Dixit Shlomo Malka dans son émission « Pont Neuf » sur Radio J, le 7 février 2020, qui avait pour invité Guy Konopnicki, auteur de… Il est toujours interdit d’interdire (Éd. Impact, 2020).
  3. Déclaration de l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel : « J’ai le plus grand mépris pour M. Ryssen qui me le rend bien. Mais en matière de délit d’expression, rien ne justifie que l’on se retrouve en prison [sic]. »  (Breizh-Info, 25 septembre 2020). D’aucuns y ont vu de la duplicité.
  4. Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire (Céline et la littérature contemporaine), Gallimard, coll. « Nrf Essais », 2005, 768 pages.

La bibliothèque de Céline

Si vous êtes un célinien patenté, Laurent Simon n’est pas un inconnu. En marge de la cohorte des exégètes qui se regroupent lors de savants colloques, ce passionné est l’homme des grands chantiers qu’il arpente généralement en solitaire. Après nous avoir donné un monumental Dictionnaire des lieux de Paris et de sa banlieue cités par L.-F. Céline dans son œuvre (2016),  c’est cette fois avec Jean-Paul Louis qu’il signe un non moins monumental Dictionnaire des écrivains et des œuvres cités par Céline dans ses écrits et ses entretiens. Les deux auteurs ont œuvré avec une même conception du discours critique : se garder de porter un jugement moral ou idéologique sur l’écrivain. Ni pour, ni contre mais avec.On imagine la somme de travail que cette initiative a requise. Que Céline les ait lus ou pas, aimés ou détestés ou simplement cités, il a fallu recenser tous les titres et auteurs mentionnés par lui, mais aussi lire tous ces livres, en donner la teneur et voir le prolongement éventuel qu’ils ont dans son œuvre ou sa biographie.

« Il était très cultivé. Il avait énormément lu, avait beaucoup retenu et savait beaucoup de choses, presque sur tout », disait l’un de ses proches. Publiquement Céline s’est peu confié sur ses lectures. Lui rendant visite à Montmartre, un confrère évoquait « les bouquins dissimulés comme chez de vieux paysans qui lisent, mais croiraient se révéler dangereusement en laissant connaître leurs lectures. »  Durant sa vie professionnelle ainsi que les dernières années, il dira n’avoir pas le temps de lire. Ce qui était alors vrai ne le fut pas à d’autres périodes : Londres (où il lit Hegel, Fichte, Nietzsche et Schopenhauer !),  l’Afrique et naturellement le Danemark, en particulier les dix-huit mois de réclusion. Si à la fin de sa vie, il cite invariablement Barbusse, Morand et Ramuz pour la raison que l’on sait, il a bien d’autres admirations : Vallès (« l’homme de tous les écrivains que j’admire le plus ») et, pour les anciens, Villon, La Fontaine ou Chateaubriand. Parfois son jugement évolue avec le temps. Le cas le plus notable est évidemment Proust tant daubé dans les années trente et suivantes. Et qualifié de « dernier grand écrivain de notre génération » à la fin.  Ces évolutions sont prises en compte dans ce dictionnaire dont la lecture constitue un régal tant les commentaires donnent à réfléchir sur la complexité d’un homme que certains ont trop vite qualifié de fruste. Se dessine, au contraire, le portrait de quelqu’un de cultivé et – lorsqu’il n’est pas aveuglé par ses phobies – de perspicace. Ce dictionnaire, merveille de précision et de rigueur, constitue une contribution capitale à la connaissance d’un écrivain qui a beaucoup lu et beaucoup retenu. Ouvrage de référence sur les sources et lectures de l’écrivain, il est appelé à figurer dans la bibliothèque de tout célinien digne de ce nom.

• Laurent SIMON & Jean-Paul LOUIS, La Bibliothèque de Louis-Ferdinand Céline (Dictionnaire des écrivains et des œuvres cités par Céline dans ses écrits et ses entretiens), Du Lérot, 2020, 2 volumes de 376 et 384 p., ill.

  Deux précisions : a) il est erroné d’écrire qu’André Thérive « ne fit que quelques allusions à Céline » dans l’hebdomadaire Paroles françaises puisqu’il fut, en 1950, l’un des très rares critiques à consacrer un grand article à Casse-pipe (repris dans le BC de juillet-août 2015) ; b) Il existe une photographie (fonds Sygma) de l’écrivain debout devant sa bibliothèque à Meudon (reproduite en 1979 dans le supplément iconographique de feu La Revue célinienne). Sur l’original de ce cliché (que nous n’avons malheureusement plus), on distingue nettement plusieurs titres. Il s’y trouve notamment plusieurs ouvrages médicaux et un livre de… Roger Vailland (!).

Vient de paraître

Sommaire : Isak Grünberg, premier traducteur de Céline en allemand – Le Semmelweis de Louis Destouches. En marge de sa lecture “confinée” par André Dussolier – Entretien avec Vittorio Sgarbi – Imaginaire et pratique médicale de Céline – Burroughs et Céline. Une révolution en littérature – Postérité du patrimoine éditorial de Robert Denoël.

Haineux

Dès lors qu’il s’agit de Céline, on ne s’embarrasse guère de nuances. En mai dernier, la chaîne franco-allemande Arte a diffusé un documentaire, Cannes, le festival libre, à la gloire de ses fondateurs, Philippe Erlanger ¹ et Jean Zay. Il y est rappelé qu’en juin 40, Zay (alors mobilisé comme sous-lieutenant) et d’autres parlementaires s’embarquèrent sur le paquebot Massilia pour fuir la France et gagner l’Afrique du Nord. Zay sera poursuivi par un tribunal militaire pour désertion et condamné à une peine d’emprisonnement ². Évoquant cette période, l’auteur du film fait dire à la voix hors champ : « Les fantômes des antidreyfusards tiennent leur revanche. N’oublions pas que Céline qui n’avait pas la langue dans sa poche avait trouvé ce jeu de mot haineux : “Je vous Zay”. » Ce passage pourrait donner à penser que Céline s’acharna sur Zay alors emprisonné. Il omet surtout de préciser que le pamphlétaire répliquait ainsi à un “poème” pour le coup vraiment « haineux ». En fait, c’est avant-guerre que Céline commit ce jeu de mot visant le ministre du Front populaire. Pour expliquer ce calembour, Duraffour et Taguieff citent partiellement une note de Régis Tettamanzi qui y fait référence ³. La fameuse apostrophe de Léon Blum aux députés de droite en 1925 (« Je vous hais » 4) est certes rappelée mais pas le poème hostile au Drapeau que Zay écrivit huit ans avant d’être élu député  : « Je te hais pour tous ceux qui te saluent / Je te hais à cause des peigne-culs, des couillons, des putains / Qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre / Je hais en toi toute la vieille oppression séculaire, le dieu bestial (…) Je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le sang bleu que tu voles au ciel / Le blanc livide de tes remords. » Et il concluait en qualifiant le drapeau français de « race vile des torche-culs ». Lorsque Céline écrit « Je vous Zay », c’est à ce texte qu’il fait référence tout autant qu’au cri de Blum. Sur cette phrase, la note de Régis Tettamanzi, d’une vingtaine de lignes, est d’une exhaustivité exemplaire 5.On se souvient qu’en 2017 un collectif d’historiens posa ses conditions pour qu’une édition scientifique des pamphlets puisse voir le jour en France. Certes une édition savante est toujours perfectible mais celle éditée au Canada comporte déjà un millier de pages. L’édition dont rêvent ses détracteurs ferait au moins le double. Est-ce commercialement envisageable ?  À relire cet appareil critique,  on se rend compte à quel point  ces historiens firent preuve d’une sévérité outrancière à l’égard de ce travail. Il faut également observer que lorsque cette édition parut, elle ne suscita aucune critique. Il a fallu qu’Antoine Gallimard annonçât le projet de la reprendre telle quelle (avec une préface de Pierre Assouline) pour qu’elle fût dénigrée. Tout cela n’est pas très glorieux.

Cannes, le festival libre, documentaire de Frédéric Chaudier, écrit par Gilles Taurand et Frédéric Zamochnikoff. Texte dit par Charlotte Rampling. Arte France, 2017. Durée : 52’.

  1. Ils rappellent tout de même qu’en 1956 Philippe Erlanger retira Nuit et Brouillard d’Alain Resnais de la sélection du festival de Cannes pour ne pas froisser l’Allemagne fédérale.
  2. En juin 1944, il fut extrait arbitrairement de sa prison par des miliciens et assassiné de manière ignominieuse.
  3. Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, Céline, la race, le Juif, Fayard, 2017, p. 873 (note 383 vs page 236).
  4. Selon Jean Lacouture, Léon Blum n’aurait jamais proféré une telle apostrophe mais d’autres historiens admettent qu’il ait pu prononcer ces mots dans un contexte où il fut violemment pris à partie.
  5. Régis Tettamanzi in Écrits polémiques, Éditions 8, 2012, p. 748 (note 1 vs page 349).