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Vient de paraître

Sommaire: Entretien avec Pierre-Denis Boudriot – Ralph Soupault, dessinateur engagé dans le siècle – Céline dans “Les Nouveaux Temps”

Procès et amnistie

Au fil des années, Jean-Paul Louis s’est imposé comme l’éditeur de la correspondance de Céline : entre autres, celle à Marie Canavaggia, Milton Hindus, Albert Paraz… et, dans la Pléiade, la partie relative aux années 1945-1961. Il est aussi l’éditeur et coauteur d’un indispensable Dictionnaire de la correspondance en trois volumes. Et publie cette fois les Lettres à ses avocats français (1947-1950), répondant ainsi au vœu de Frédéric Monnier (†) qui les avait éditées séparément (Naud, puis Tixier) au mitan des années 80.

Céline est alors exilé au Danemark ; dans l’attente de son procès, il se démène pour préparer un terrain le moins défavorable possible. Le 21 février 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne assez sévèrement¹ mais il s’attendait au pire : « Ils ont été aussi peu vaches qu’ils pouvaient, j’aurais tort de râler ». Ce qui ne le dissuadera pas de faire opposition à cet arrêt en mars de l’année suivante. La juridiction d’exception chargée des affaires relatives à la Collaboration a été dissoute le mois précédent ; ce sont désormais les tribunaux militaires qui ont en charge les dossiers restant à juger. Le 20 avril 1951, le Tribunal militaire permanent de Paris confirme dans un premier temps le jugement de la Cour de justice mais fait ensuite bénéficier Louis Destouches d’une ordonnance d’amnistie (du 10 août 1947) applicable aux anciens combattants blessés de guerre. Or l’article 25 de cette loi en excluait ceux qui avaient été condamnés pour fait de collaboration, ce qui était le cas de Céline. Comme l’a révélé François Gibault, puis Pierre Pécastaing, c’est une complicité entre Tixier-Vignancour et le Chef du Parquet du Tribunal militaire qui a permis cette entourloupe, facilitée sans doute par le fait que, selon un témoin, le président du tribunal était « un peu “cafouilleux” sur le plan juridique » [sic]. En conséquence, la Cour de cassation cassa ce jugement afin d’éviter une jurisprudence fâcheuse mais sans que cela n’ait de conséquences pour Céline. Une légende tenace veut que le président du tribunal ignorait que derrière “Louis Destouches” se cachait l’écrivain Céline. Peu crédible car la feuille de jugement de la Cour de justice (présente dans le dossier transmis au Tribunal militaire) mentionne bien “Destouches Louis Ferdinand dit Louis-Ferdinand Céline”. Une historienne dénonce, elle, un faux en écriture publique, subodorant une falsification entre la date de l’audience (20 avril) et celle de son exécution (25 avril)². Elle se base sur un courrier du Commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire à son ministre attestant, pour se dédouaner, qu’au cours de l’audience la loi d’amnistie ne fut pas requise. En fait, l’audience fut expédiée en un temps record et passez muscade. Il est acquis que l’application de la loi de 1947 ne fut en effet pas requise par le Commissaire du gouvernement mais un autre chercheur relève que les juges ont pu s’emparer de ce moyen juridique à l’instigation de la défense³. Mais toutes les archives judiciaires ne sont pas encore accessibles et, avec Céline, une surprise n’est pas exclue.

• Louis-Ferdinand CÉLINE : Lettres à ses avocats français, 1947-1952, Gallimard (“Les cahiers de la Nrf” – Cahiers Céline n° 14), 2026, 323 p. Édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Louis (22 €)

  1. Une année d’emprisonnement [déjà purgée au Danemark], cinquante mille francs d’amende, indignité nationale, confiscation de la moitié de ses biens présents et à venir, paiement des frais de justice.
  2. Anne Simonin, « Céline a-t-il été bien jugé ? », L’Histoire, n° 453, novembre 2018, pp. 36-49.
  3. Gaël Richard, « Retour au procès de Céline (…) », L’Année Céline 2023, Du Lérot, pp. 139-160.

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Sommaire: Céline dans “Les Rayons et les Ombres” – Le noir destin de Corinne Luchaire – Les éhontés de Leicester Street –  Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère

Aragon et Céline

En lisant le livre d’Antoine Compagnon consacré à l’année 1966, j’apprends qu’Aragon s’était entiché de Jean-Luc Godard et plus particulièrement de son Pierrot le fou au point de le comparer à Delacroix. Lorsqu’on reprocha au cinéaste d’avoir cité, via son personnage principal (interprété par Belmondo), des extraits de Guignol’s band, il le défendit avec force : «  Je ne peux pas oublier ce qu’est devenu l’auteur du Voyage au bout de la nuit, certes. N’empêche que le Voyage, quand il a paru, c’était un fichûment beau livre… »¹ Aragon en était resté au premier roman de Céline, ignorant tous les livres ultérieurs, d’autant qu’il n’avait évidemment pas digéré Mea culpa. Lorsqu’en 1965, un hebdomadaire l’interroge sur Céline, il botte en touche : « Oh ! vous savez, je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d’homme et d’œuvre… »² Rebelote quelques années plus tard lorsqu’il répond à un thésard : « Je n’ai jamais été intéressé que par Voyage au bout de la nuit. »³ Philippe Alméras, qui l’interroge sur la traduction russe, eut droit à une réponse plus circonstanciée précisant au passage que Céline était « fort près de ses sous et qu’il avait imaginé qu’on le couvrirait d’or à Moscou, ce dont ma femme et moi lui avions laissé comprendre que c’était peu vraisemblable. » Et d’ajouter que la traduction effectuée par Elsa Triolet fut « assez saccagée par les éditeurs soviétiques » (!)4.  On sait que les rapports entre Aragon et Céline furent mauvais, et ce dès le début quand celui-ci déclina sa proposition de s’enrôler sous la bannière de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), faux-nez moscovite. On imagine la grimace d’Aragon lorsqu’au mitan des années soixante, il prend connaissance, dans L’Herne, du jugement de Céline (1934) le concernant : « Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon, par exemple ? C’est ça l’avenir ? Celui qu’on me presse de chérir, c’est Aragon ! Pouah ! » Il est à noter que le troisième acte (antisémite) de L’Église ne le dissuada pas d’inciter Céline à se rendre en URSS pour y constater les bienfaits du communisme. (Ni Sartre de choisir une phrase de cette pièce pour l’exergue de La Nausée.) Lorsque paraît Guignol’s band au printemps 1944, Céline a la singulière idée de le lui envoyer avec cette dédicace : « À Aragon notre prochain grand procureur général au comité de grande Purification. » Prophétique car le thuriféraire de Staline se mua en épurateur féroce lorsqu’il présida le Comité National des Écrivains. Aussi Céline ne cessera de le railler dans ses romans d’après-guerre, de Féerie à Rigodon. Mais s’il abhorrait le communisme soviétique, il n’était pas l’ennemi d’une forme de justice sociale idéaliste. En témoigne son communisme Labiche, clin d’œil  au “communisme moral et légal” (rejetant l’abolition de la propriété privée) prôné par le dramaturge lors des élections législatives de 1848. Irréductible, Céline, lui, se déclare après-guerre “communisse au sang, 1000 pour 1000…”. Ce n’était pas tout à fait une boutade.

• Antoine COMPAGNON, 1966, année mirifique, Gallimard, coll. “Bibliothèque des Histoires”, 2026, 532 p. (26,50 €)

  1. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? », Les Lettres françaises, n° 1096, 9-15 septembre 1965.
  2. Le Nouvel Observateur, n° 15, 25 février 1965, p. 27.
  3. Réponse à Albert Chesneau, auteur d’une thèse sur “La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline” (Université Paris III, 1972), reproduite in L’Infini, n° 43, automne 1993, p. 124.
  4. Philippe Alméras, Dictionnaire Céline (Une œuvre, une vie), Plon, 2004, pp. 47-48.

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Sommaire: Traduire la nuit. Voyage à l’épreuve de la traduction – Réception critique de Mea culpa – Le langage de Céline – Céline, non-bigame

Consécration

Son patronyme évoque irrésistiblement celui du héros du premier roman de  Patrick Modiano, La place de l’Étoile. Mais lui est “irréprochable” sur le plan idéologique : chroniqueur à Libération et aux Inrockuptibles, il collabore aussi au site internet Slate, résolument ancré à gauche. Et apparaît comme un esprit libre : sa dernière chronique a pour titre « Peu importe que Morrissey soit devenu un vieux facho, son dernier album a tout pour me plaire ». Audacieux car ce chanteur britannique, ancien leader du groupe The Smiths, est tout sauf politiquement correct. Dans son article  (Slate, 17 mars 2026),  Laurent Sagalovitsch – c’est le nom de ce journaliste – signale que ce chanteur est nationaliste, hostile à l’immigration massive tout autant qu’au multiculturalisme. Peu importe, selon lui, car il demeure un parolier hors pair et le dernier des monstres sacrés, pas moins¹. Si fort soit son désaccord avec ces opinions, elles ne l’empêcheront pas, affirme-t-il, d’écouter sa musique et même d’assister à ses concerts. Et d’argumenter : « Si je commençais à boycotter tous les chanteurs, écrivains, peintres, musiciens et artistes en tout genre dont les opinions me révulsent ou sont contraires à mes valeurs, ma vie serait un enfer. » On ne peut que louer cette indépendance d’esprit qui n’est pas si répandue dans le milieu journalistique. Cela étant, sa tolérance a des limites : « Ce n’est pas pour rien si je me suis toujours interdit de lire les écrits de Louis-Ferdinand Céline. Il existe un seuil à partir duquel j’estime que je ne puis plus en conscience écouter ou lire telle ou telle œuvre. Lorsqu’elle véhicule dans toute sa volubile monstruosité une idéologie à l’abjection avérée. Quand l’accomplissement artistique cesse d’être un reflet de la sensibilité pour devenir un support à  des discours haineux. »   Le fait qu’il soit né d’un père ashkénaze et d’une mère séfarade justifie certainement cette prévention. On ne peut s’empêcher de comparer cette réaction avec celle d’Émile Brami, d’origine juive et berbère, qui est l’un des admirateurs les plus éclairés de Céline. S’il est bien naturel de ne pas vouloir lire les écrits polémiques lorsqu’on a souffert, directement ou indirectement, de l’antisémitisme, il est dommage de se priver du plaisir de découvrir ces chefs-d’œuvre que sont Voyage au bout de la nuit et plus encore Mort à crédit qui, eux, ne recèlent rien de condamnable. Dans un article plus ancien (Slate, 12 juillet 2022), Sagalovitsch s’interroge sur « cette étrange et malsaine fascination de la France pour Céline ». Il ne souhaite pas pour autant qu’on cesse de le lire ni qu’on l’expurge des bibliothèques mais s’insurge contre la prétendue réhabilitation dont Céline serait l’objet. Ainsi ne supporte-t-il pas qu’on le tympanise avec la publication des inédits ou que Le Monde lui consacre un hors-série. Tout cela concourt, écrit-il, à le réhabiliter. Est-ce vraiment le cas ? Car enfin toutes les émissions qui lui sont consacrées instruisent indéfiniment son procès au point que le romancier disparaît derrière le pamphlétaire. C’est le cas dans un récent film de fiction consacré à Jean Luchaire dans lequel  Céline  apparaît sous les traits de Philippe Lévy, ce qui aurait, n’en doutons pas, suscité les sarcasmes de l’intéressé. On conçoit l’allergie qu’il peut susciter mais, dès lors qu’on a affaire à un très grand écrivain, comment empêcher que son œuvre soit consacrée ? Et il me paraît difficile d’affirmer que sa part d’ombre soit mise sous le boisseau, d’autant que, dès lors qu’il s’agit de lui, les historiens ont aujourd’hui davantage la parole que les exégètes littéraires.
  1. Je ne lui donne pas tort sur ce point : sa chanson “There is a place in hell for me and my friends“ (la version accompagnée au piano), pour ne citer qu’elle, est une pure merveille.