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Vient de paraître

Sommaire: Céline dans “Les Rayons et les Ombres” – Le noir destin de Corinne Luchaire – Les éhontés de Leicester Street –  Dans la bibliothèque de Céline : La Bruyère

Aragon et Céline

En lisant le livre d’Antoine Compagnon consacré à l’année 1966, j’apprends qu’Aragon s’était entiché de Jean-Luc Godard et plus particulièrement de son Pierrot le fou au point de le comparer à Delacroix. Lorsqu’on reprocha au cinéaste d’avoir cité, via son personnage principal (interprété par Belmondo), des extraits de Guignol’s band, il le défendit avec force : «  Je ne peux pas oublier ce qu’est devenu l’auteur du Voyage au bout de la nuit, certes. N’empêche que le Voyage, quand il a paru, c’était un fichûment beau livre… »¹ Aragon en était resté au premier roman de Céline, ignorant tous les livres ultérieurs, d’autant qu’il n’avait évidemment pas digéré Mea culpa. Lorsqu’en 1965, un hebdomadaire l’interroge sur Céline, il botte en touche : « Oh ! vous savez, je préfère éviter ce genre de sujet, ce genre d’homme et d’œuvre… »² Rebelote quelques années plus tard lorsqu’il répond à un thésard : « Je n’ai jamais été intéressé que par Voyage au bout de la nuit. »³ Philippe Alméras, qui l’interroge sur la traduction russe, eut droit à une réponse plus circonstanciée précisant au passage que Céline était « fort près de ses sous et qu’il avait imaginé qu’on le couvrirait d’or à Moscou, ce dont ma femme et moi lui avions laissé comprendre que c’était peu vraisemblable. » Et d’ajouter que la traduction effectuée par Elsa Triolet fut « assez saccagée par les éditeurs soviétiques » (!)4.  On sait que les rapports entre Aragon et Céline furent mauvais, et ce dès le début quand celui-ci déclina sa proposition de s’enrôler sous la bannière de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), faux-nez moscovite. On imagine la grimace d’Aragon lorsqu’au mitan des années soixante, il prend connaissance, dans L’Herne, du jugement de Céline (1934) le concernant : « Vous voyez-vous penser et travailler sous la férule du supercon Aragon, par exemple ? C’est ça l’avenir ? Celui qu’on me presse de chérir, c’est Aragon ! Pouah ! » Il est à noter que le troisième acte (antisémite) de L’Église ne le dissuada pas d’inciter Céline à se rendre en URSS pour y constater les bienfaits du communisme. (Ni Sartre de choisir une phrase de cette pièce pour l’exergue de La Nausée.) Lorsque paraît Guignol’s band au printemps 1944, Céline a la singulière idée de le lui envoyer avec cette dédicace : « À Aragon notre prochain grand procureur général au comité de grande Purification. » Prophétique car le thuriféraire de Staline se mua en épurateur féroce lorsqu’il présida le Comité National des Écrivains. Aussi Céline ne cessera de le railler dans ses romans d’après-guerre, de Féerie à Rigodon. Mais s’il abhorrait le communisme soviétique, il n’était pas l’ennemi d’une forme de justice sociale idéaliste. En témoigne son communisme Labiche, clin d’œil  au “communisme moral et légal” (rejetant l’abolition de la propriété privée) prôné par le dramaturge lors des élections législatives de 1848. Irréductible, Céline, lui, se déclare après-guerre “communisse au sang, 1000 pour 1000…”. Ce n’était pas tout à fait une boutade.

• Antoine COMPAGNON, 1966, année mirifique, Gallimard, coll. “Bibliothèque des Histoires”, 2026, 532 p. (26,50 €)

  1. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? », Les Lettres françaises, n° 1096, 9-15 septembre 1965.
  2. Le Nouvel Observateur, n° 15, 25 février 1965, p. 27.
  3. Réponse à Albert Chesneau, auteur d’une thèse sur “La langue sauvage de Louis-Ferdinand Céline” (Université Paris III, 1972), reproduite in L’Infini, n° 43, automne 1993, p. 124.
  4. Philippe Alméras, Dictionnaire Céline (Une œuvre, une vie), Plon, 2004, pp. 47-48.

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Sommaire: Traduire la nuit. Voyage à l’épreuve de la traduction – Réception critique de Mea culpa – Le langage de Céline – Céline, non-bigame

Consécration

Son patronyme évoque irrésistiblement celui du héros du premier roman de  Patrick Modiano, La place de l’Étoile. Mais lui est “irréprochable” sur le plan idéologique : chroniqueur à Libération et aux Inrockuptibles, il collabore aussi au site internet Slate, résolument ancré à gauche. Et apparaît comme un esprit libre : sa dernière chronique a pour titre « Peu importe que Morrissey soit devenu un vieux facho, son dernier album a tout pour me plaire ». Audacieux car ce chanteur britannique, ancien leader du groupe The Smiths, est tout sauf politiquement correct. Dans son article  (Slate, 17 mars 2026),  Laurent Sagalovitsch – c’est le nom de ce journaliste – signale que ce chanteur est nationaliste, hostile à l’immigration massive tout autant qu’au multiculturalisme. Peu importe, selon lui, car il demeure un parolier hors pair et le dernier des monstres sacrés, pas moins¹. Si fort soit son désaccord avec ces opinions, elles ne l’empêcheront pas, affirme-t-il, d’écouter sa musique et même d’assister à ses concerts. Et d’argumenter : « Si je commençais à boycotter tous les chanteurs, écrivains, peintres, musiciens et artistes en tout genre dont les opinions me révulsent ou sont contraires à mes valeurs, ma vie serait un enfer. » On ne peut que louer cette indépendance d’esprit qui n’est pas si répandue dans le milieu journalistique. Cela étant, sa tolérance a des limites : « Ce n’est pas pour rien si je me suis toujours interdit de lire les écrits de Louis-Ferdinand Céline. Il existe un seuil à partir duquel j’estime que je ne puis plus en conscience écouter ou lire telle ou telle œuvre. Lorsqu’elle véhicule dans toute sa volubile monstruosité une idéologie à l’abjection avérée. Quand l’accomplissement artistique cesse d’être un reflet de la sensibilité pour devenir un support à  des discours haineux. »   Le fait qu’il soit né d’un père ashkénaze et d’une mère séfarade justifie certainement cette prévention. On ne peut s’empêcher de comparer cette réaction avec celle d’Émile Brami, d’origine juive et berbère, qui est l’un des admirateurs les plus éclairés de Céline. S’il est bien naturel de ne pas vouloir lire les écrits polémiques lorsqu’on a souffert, directement ou indirectement, de l’antisémitisme, il est dommage de se priver du plaisir de découvrir ces chefs-d’œuvre que sont Voyage au bout de la nuit et plus encore Mort à crédit qui, eux, ne recèlent rien de condamnable. Dans un article plus ancien (Slate, 12 juillet 2022), Sagalovitsch s’interroge sur « cette étrange et malsaine fascination de la France pour Céline ». Il ne souhaite pas pour autant qu’on cesse de le lire ni qu’on l’expurge des bibliothèques mais s’insurge contre la prétendue réhabilitation dont Céline serait l’objet. Ainsi ne supporte-t-il pas qu’on le tympanise avec la publication des inédits ou que Le Monde lui consacre un hors-série. Tout cela concourt, écrit-il, à le réhabiliter. Est-ce vraiment le cas ? Car enfin toutes les émissions qui lui sont consacrées instruisent indéfiniment son procès au point que le romancier disparaît derrière le pamphlétaire. C’est le cas dans un récent film de fiction consacré à Jean Luchaire dans lequel  Céline  apparaît sous les traits de Philippe Lévy, ce qui aurait, n’en doutons pas, suscité les sarcasmes de l’intéressé. On conçoit l’allergie qu’il peut susciter mais, dès lors qu’on a affaire à un très grand écrivain, comment empêcher que son œuvre soit consacrée ? Et il me paraît difficile d’affirmer que sa part d’ombre soit mise sous le boisseau, d’autant que, dès lors qu’il s’agit de lui, les historiens ont aujourd’hui davantage la parole que les exégètes littéraires.
  1. Je ne lui donne pas tort sur ce point : sa chanson “There is a place in hell for me and my friends“ (la version accompagnée au piano), pour ne citer qu’elle, est une pure merveille.

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Sommaire: Entretien avec Jean Monnier – Céline et Cervantès – Le Voyage dans Londres. Cinéma, faux papiers et entrée dans la modernité – Dans la bibliothèque de Céline (Kafka, Kellermann, Kerouac, Kipling)

Céline et Lazareff

Étonnant Pierre Lazareff ! Ce grand patron de presse (1907-1972)  était assurément un homme hors du commun. Le souvenir qu’on garde de lui est surtout lié au quotidien France-Soir qu’il dirigea après la guerre et qui était une véritable puissance, avec plusieurs éditions par jour et un tirage de plus d’un million d’exemplaires. Sa vie, comme l’on dit communément, est un roman ; elle a d’ailleurs été racontée¹.  En 1967, il est interviewé à la télévision pour une rubrique qui s’appelle “Les livres de ma vie” ². Ses propos valent la peine d’être reproduits intégralement :

« Vous savez, il m’est arrivé une aventure assez extraordinaire. Quand j’avais 24 ans, un agent littéraire de mes amis m’a dit : “J’ai un livre absolument extraordinaire ici, totalement illisible, un manuscrit absolument mal foutu, énorme. Moi, j’adore ça mais je voudrais bien que tu me dises ce que tu en penses.”  Je l’ai emporté chez moi. J’ai pas dormi de la nuit, j’étais bouleversé, submergé et j’ai dit à mon ami, en lui rendant le livre : “Je ne sais pas si ce livre paraîtra un jour, s’il aura du succès mais je peux te dire que je n’ai jamais rien lu qui m’ait à ce point à la fois enthousiasmé et marqué. Le livre s’appelait le Voyage au bout de la nuit ; l’auteur s’appelait Céline.  Je relis souvent ce livre. Il y a des tas de livres que j’ai relus ; j’ai souvent changé d’idée [à leur sujet] mais pour celui-là,  j’ai  jamais  changé d’idée. J’ai connu par la suite Céline. J’avais le Voyage au bout de la nuit dédicacé très flatteusement par lui à un moment où il n’était pas encore antisémite, je pense ; en tout cas il ne le disait pas. Un auteur comme Céline, ce qu’il a pu faire dans la vie, ça m’est égal. Trop de génie pour que je m’en occupe. Et il m’a donné ce jour-là une telle joie profonde, m’a fait découvrir tant de choses que j’oublie le reste. »

Que ce fils d’un émigré juif russe ait pu tenir de tels propos envers celui qui ne ménagea pas ses coreligionnaires ne manque pas d’impressionner, d’autant qu’il dut s’exiler en Amérique en 1940³. La rancœur est totalement absente de ce témoignage ne faisant place qu’à une vive admiration4. Est-ce la raison pour laquelle Céline lui avait dédicacé en 1952 une réédition de L’Église : “À Pierre Lazareff hommage et salut à sa toujours grande élégance d’esprit à mon égard ” ? Il ne le ménagea pourtant pas ni dans sa correspondance ni dans la trilogie allemande, l’affublant de sobriquets divers. Mais sans doute le confondait-il avec un certain Latzarus, journaliste lui aussi, qui ne l’aimait guère. De la même manière, il confondait souvent Chadourne (Marc) et Chardonne (Jacques). En 1959, Céline rendit pourtant Lazareff responsable de la censure de son entretien télévisé avec Louis Pauwels. Mais l’activité de Lazareff à la télévision française ne se limitait-elle pas à la production du magazine d’actualités “Cinq colonnes à la une” ? Avait-il le pouvoir d’interdire la diffusion de cet entretien ? Ce qui serait d’ailleurs surprenant, vu l’admiration qu’il professait pour l’auteur de Voyage. Le mystère demeure entier… Autre énigme : il découvre ce roman en 1931 en lisant le tapuscrit et non l’ouvrage imprimé qui paraîtra à la fin de l’année suivante. Dommage qu’on ne lui ait pas posé une question à ce sujet…

  1. Yves Courrière, Pierre Lazareff ou le vagabond de l’actualité, Gallimard, 1995.
  2. “Bibliothèque de poche” de Michel Polac. Réalisation : Yannick Bellon. O.R.T.F., 14 juin 1967.
  3. Jusqu’alors il habitait au… 67 rue Lepic.
  4. Soit dit en passant, cette grandeur d’âme contraste singulièrement avec l’attitude de certain célinien qui ressasse son ressentiment sur les réseaux sociaux.