Archives de l’auteur : Marc

Vient de paraître

Sommaire : Céline à Londres. Asile et évasion – Céline et Malaparte. Deux écrivains maudits dans la tourmente de la guerre – Actualité célinienne – L’abricot de Céline

Angelo Rinaldi

À la fin de sa vie, Angelo Rinaldi (1939-2025) confiait à l’un de ses proches : « Céline, je l’ai adoré mais je ne le relis pas. Proust, c’est une autre affaire. »¹ Il est vrai que son écriture (il était aussi romancier) le rapproche du second et non du premier. Fidèle à ses origines, cet académicien proche de la gauche radicale, défendait l’écrivain Céline tout en réprouvant avec force le pamphlétaire. Au point d’écrire certaines contrevérités ou approximations le concernant. Ainsi lorsqu’il affirme que Céline fit publier une photo de Desnos afin de le dénoncer à la police allemande²   Mais c’est le même qui énonçait cette profession de foi auquel tout amoureux des lettres peut souscrire : « La classification entre littérature de droite ou littérature de gauche, le célinien que je suis la récuse ». En 1992, avec Philippe Sollers et Julien Gracq, il pria le Ministre de la Culture de classer la maison de Céline comme “lieu de mémoire”³. Il se rendit également à Meudon pour y converser avec Lucette et, à la même époque, prit la défense de son mari sur un plateau de télévision en affirmant qu’il ne fallait tout de même pas le confondre avec  René Bousquet. Évolua-t-il  par la suite, influencé par la lecture de certains anticéliniens rabiques ? Toujours est-il que ses articles le concernant ne manquèrent pas d’irriter un célinien sourcilleux – j’ai nommé Jean-Paul Louis – qui réagit dans un article caustique4. Lequel montre, soit dit en passant, qu’il n’est pas du genre à se laisser amollir par des propos enveloppants ; lors de la première édition des Lettres à Marie Canavaggia, Rinaldi n’écrivit-il pas le plus bel éloge  que ce célinien de haut vol ne récoltera jamais : « M. Jean-Paul Louis sait tout de son sujet, et presque autant de l’histoire du siècle, en général. Son admiration pour le romancier qui a changé les règles du genre n’a d’égale que sa probité.  Loin de jeter sur Céline le manteau qui cachait les divagations de Noé à des fils trop respectueux, il dénude, fouille, éclaire, explique, annote avec une implacable érudition.5  »  Le compliment se poursuit sur une dizaine de lignes qui saluent l’artisan-imprimeur d’excellence. Peu de temps avant la mort du critique (qui passa de L’Express au Figaro en passant par Le Point et Le Nouvel Observateur), un jeune éditeur a eu la bonne idée de republier  un recueil de ses articles. Ils sont regroupés en cinq catégories : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. On ne s’étonnera pas de voir figurer Céline dans l’avant-dernière avec Saint-Simon, Borges, Gombrowicz et Vialatte, pour ne citer qu’eux. Écoutons le à propos de la trilogie allemande : « Un trésor de sensations et de “choses vues” qui va entrer, accommodé à la sauce Dante pimentée de gouaille parigote, dans la composition d’une chronique dont D’un château l’autre, Nord et Rigodon sont les chapitres. Elle lui assurera la seule réhabilitation qu’il puisse espérer ; celle de l’écrivain. »6 L’essentiel est dit.

•Angelo RINALDI, Les roses et les épines (Chroniques littéraires), Éditions des Instants, 2025, 270 p. (21 €)

  1. Frédéric Martel sur le site internet de L’Express, 17 mai 2025.
  2. « L’étoile de Desnos » [1999] in Angelo Rinaldi, Dans un état critique, Éd. La Découverte, 2010, pp. 146-150.
  3. Suite aux protestations du CRIF, le préfet de la région d’Ile-de-France décida de ne pas donner son aval à cette décision prise par Jack Lang alors ministre de la Culture.
  4. Jean-Paul Louis, « Angelo Rinaldi, journaliste », L’Année Céline 2003, Éd. du Lérot, pp. 176-177.
  5. « L’enfer, dernière édition » [1995] in Angelo Rinaldi, Service de presse, Éd. Commentaire / Plon, 1999.
  6. « Céline » [1974] in Angelo Rinaldi, Les roses et les épines, op. cit.

Vient de paraître

Sommaire : Entretien avec Alain de Benoist – Retour sur l’histoire d’une enquête – Dans la bibliothèque de Céline [E1] – Céline rend-il fous ces « psys » ? La polémique enfle…

Discepolo

La bêtise au front de taureau tancée par Baudelaire dans un poème fameux a de beaux jours devant elle. Dans un récent article du Monde diplomatique, un folliculaire trotskyste s’en prend à “l’empire Bolloré” (c’est tendance) et, dans un amalgame aussi confus qu’inconsistant, attaque dans la foulée Hachette, Albin Michel et Gallimard, fleurons d’un capitalisme éditorial réprouvé¹. La maison fondée par Gaston au début du siècle dernier est jugée coupable de diffuser « des idéologies d’extrême droite, en termes de fonds littéraire et philosophique, nazi et fasciste, pétainiste et antisémite ». Pas moins.  En clair,  cet écrivaillon  reproche à la maison d’édition d’avoir à son catalogue Heidegger, Jünger, Drieu la Rochelle, Chardonne, Morand, Jouhandeau, Boutang (dont on rappelle qu’il fut “maréchaliste et royaliste”) et bien entendu Céline². Sait-il que le catalogue Gallimard comprend une foultitude d’écrivains qui chérirent avec ferveur Staline, Castro ou Mao ? Ces écrivains qui se sont également fourvoyés seraient-ils plus acceptables que les autres ? Pour ce Torquemada au petit pied, l’éditeur seul ne doit pas être condamné. Il entend aussi dénoncer ceux qu’il appelle les “passeurs”, tel Pierre Assouline, coupable d’écrire sur ces auteurs dans la presse et sur son blog. Il lui reproche  aussi son  roman  Sigmaringen, « où l’auteur cultive l’ambiguïté comme d’autres la clarté ». Entendez : la complexité au lieu du simplisme. Est déjà suspect à ses yeux le fait que ce roman mette en scène « Pétain, Laval, leurs ministres, des miliciens, des collabos français et, bien sûr, le bon docteur Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline ».  Tant de bêtise confond.  S’il existe dans le petit monde littéraire parisien un critique faisant preuve de jugements nuancés sur les écrivains, de quelque bord qu’ils soient, il s’agit bien de Pierre Assouline qu’on ne peut en outre suspecter de complaisance envers les auteurs fascistes³. Son livre sur Lucien Combelle est un modèle d’équité. C’est aussi l’honneur d’Assouline d’avoir défendu Richard Millet face à la meute. M. Thierry Discepolo – c’est le nom de cet accusateur public – se révèle un… disciple des grands incriminateurs du passé².  Et on aura compris que si ce personnage était seul aux manettes ne seraient édités  que  les écrivains dans la ligne. Internet a la mémoire longue et permet de comprendre les raisons de sa hargne. Il y a une dizaine d’années, Assouline avait éreinté de belle façon son bouquin4 (« Avec Discepolo, on n’est même plus dans la morale à gros sabots mais dans la moraline telle que Nietzsche la tournait en dérision. »)   En plus d’être sectaire et inculte5, M. Discepolo a la rancune tenace…
  1. Thierry Discepolo, « Ce que “Bolloré” fait aux livres, aux éditeurs et aux auteurs », Le Monde diplomatique, 9 mai 2025. [https://www.monde-diplomatique.fr]
  2. Bien entendu il reproche aux éditions Laffont d’avoir republié Les Décombres alors même que cette publication devrait le satisfaire puisqu’il s’agit d’une édition ô combien critique. Sur la couverture, le nom de Rebatet n’est même pas mentionné en tant qu’auteur, la seule indication “Dossier Rebatet”  étant apparemment moins embarrassante.
  3. Pierre Assouline, « Qu’est-ce qu’un écrivain collabo ? » in Revue des deux mondes, mai-juin 2025.
  4. La Trahison des éditeurs, Éd. Agone, 2017.
  5. Dans un droit de réponse à un autre article diffamatoire, Antoine Gallimard relevait à juste titre que « Écrit à charge, non pour servir la vérité mais pour discréditer une maison d’édition dont l’existence séculaire lui est insupportable (tel est son vrai sujet), M. Discepolo instruit son réquisitoire sur une manipulation malveillante et injurieuse des faits. » (Le Monde diplomatique, avril 2021).

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Sommaire : De Destouches à Céline (Montmartre, 1929-1944) — Dans la bibliothèque de Céline (D / 1)

Cosmopolitisme

Figure de proue de la “nouvelle vague conservatrice”, Laetitia Strauch-Bonart est l’auteure d’un récit stimulant dans lequel elle relate sa trajectoire intellectuelle. Évoquant ses discussions avec un père à la sensibilité politique opposée, elle précise : « Je pense que ses idées (ce rousseauisme, ce cosmopolitisme) ne sont pas réalistes. Lui et moi avons des discussions sans fin, par exemple, sur l’immigration. À ses yeux, on pourrait accueillir toute la misère du monde. Moi, je vois le coût social que cela représente pour un pays. » Et d’ajouter qu’elle en est arrivée à la conclusion suivante : « Cette capacité à verser des larmes sur le sort des malheureux les plus éloignés de vous géographiquement va souvent de pair avec une incapacité à prendre la main de ceux qui vous sont proches. C’est comme si la première attitude permettait de se décharger de la responsabilité de la seconde¹. »  Comment ne pas songer au maître d’école de Surcy-sur-Loing [localité imaginaire, ndlr] campé par Céline dans Les Beaux draps ? Il se dévoue et se sacrifie « pour les héros de la mer jaune… pour les bridés du Kamtchatka… les bouleversés de la Louisiane… les encampés de la Calédonie… les mutins mormons d’Hanoï… les arménides radicaux de Smyrne… les empalés coptes de Boston… les Polichinels caves d’Ostende… » Mais quand Céline lui demande d’agir en faveur d’un compatriote, un nommé Trémoussel, il se heurte à un refus catégorique. Sommé de se justifier, son interlocuteur répond : « Trémoussel je le connais bien !… ça doit être ça qui m’empêche… J’ai vécu trois ans côte à côte [pendant la guerre de 14-18, ndlr]… les autres je les ai jamais regardés… Je les connais pas pour ainsi dire… » Céline n’a pas son pareil pour épingler cet humanitarisme occidental qui chérit les victimes éloignées pour négliger celles qui nous sont proches. Comment ne pas songer aussi à ce “philosophe” attentif aux soubresauts du monde et complètement indifférent à la détresse de ses compatriotes galérant à finir le mois ? C’est le même qui, se disant résolument cosmopolite, déclare que tout ce qui est “franchouillard” ou cocardier lui est étranger, voire odieux. Céline est généralement classé à droite. Encore faut-il préciser qu’il s’agit d’une droite dont les préoccupations sociales sont patentes. On cite souvent son plaidoyer pour les 35 heures en faveur de ceux qui accomplissent un dur labeur. Mais une lecture de tous ses écrits fait apparaître une véritable sollicitude pour les plus vulnérables de la société. Ce fut une constante lorsqu’il travaillait dans les dispensaires médicaux, à Clichy, puis à Bezons, période pendant laquelle les contraintes de l’Occupation rendaient pénible la vie au quotidien. C’est alors qu’il écrit à un journaliste collaborationniste (janvier 1943) : « Boniments insultants que toutes ces histoires “d’Europe Nouvelle” pour des êtres que l’on condamne à vivre avec 1200 calories par jour ! alors que le minimum physiologique s’établit à 2400 colories. De qui se fout-on grossièrement ? Du faible et du pauvre. » À la même époque, il faisait part au maire de Bezons de cette doléance d’une femme de prisonnier, mère d’un enfant de 5 ans : « Le jour où j’achète du charbon, nous ne mangeons pas. » Gageons que ces petits faits vrais ne correspondent pas à l’image que d’aucuns se font communément de Céline.

• Laetitia STAUCH-BONART, La Gratitude (Récit d’une trajectoire politique inattendue), Éditions L’Observatoire, 240 p. (21 €). Voir aussi son entretien avec Jean Birnbaum dans le dossier du Monde des livres, “D’une tendance à l’égarement chez les intellectuels” (n° 24975, 18 avril 2025). Chez le même éditeur : Samuel FITOUSSI, Pourquoi les intellectuels se trompent, 272 p. (22 €).