Vient de paraître

Sommaire: Entretien avec Patrick Mathieu – Retour sur une traduction (Voyage au bout de la nuit traduit à Tel-Aviv) – Le “cas Céline” vu par sa traductrice israélienne

Censure

Lors d’un débat qui s’est tenu en décembre dernier à la BnF, Pierre Assouline est revenu sur la polémique que souleva, il y a près de dix ans, le projet de réédition des pamphlets par les éditions Gallimard¹. À l’instar de la plupart des céliniens, il se dit toujours favorable à cette réédition : « Il n’est pas normal que l’on ne puisse aujourd’hui disposer en librairie des œuvres complètes d’un des plus grands écrivains qui a révolutionné la langue et la forme littéraire. » C’est également le point de vue d’un céliniste éminent hostile à toute censure, et favorable à une réédition dans la Pléiade : « Une édition ne rend pas légitime le contenu du texte. Un éditeur publie ce qu’il veut et n’est pas forcément d’accord avec ce qu’il publie. Il n’y a aucune raison de censurer aucun texte quel qu’il soitJe trouve qu’on entre dans une assez sale période intellectuelle où les interdictions pleuvent de toute part. »² Rappel des faits : en décembre 2017, Antoine Gallimard fut convoqué dans les bureaux d’un organisme d’état (la DILCRAH) où un certain Potier lui fit la leçon³. Assouline, qui accompagnait Gallimard, se souvient : « On a vu un blanc-bec énarque qui s’est adressé à Antoine comme si celui-ci n’avait aucune idée  de ce qu’était l’édition :  “Est-ce que vous savez ce que c’est que d’éditer, d’être responsable de ce qu’on publie ?”. Alors j’ai pris la parole et je lui ai dit : “Monsieur, il le sait depuis à peu près un siècle” »   L’allusion  à la dynastie d’éditeurs  fut mal  perçue : « Ça a tourné au vinaigre et ça ne servait à rien parce que de toute façon, il ne peut y avoir de censure préalable. Ce fonctionnaire voulait tout simplement le dissuader d’entreprendre ce projet ». Et d’ajouter : « Ça a été une heure très pénible. » À l’époque, Antoine Gallimard affirma qu’il n’avait pas renoncé au projet  et  que celui-ci  n’était que suspendu.  Aujourd’hui il est tout simplement enterré et dans six ans n’importe qui pourra rééditer en France ce corpus de n’importe quelle façon. Qu’à cela ne tienne, diront certains : il suffit de commander cette réédition à Rémi Ferland qui l’a publiée en 2012 au Québec. Pas si simple : depuis le mois passé, la poste canadienne, victime collatérale de la taxe européenne sur les importations chinoises, a décidé de suspendre l’envoi de colis de faible valeur vers la plupart des pays européens (dont l’Allemagne, la Belgique et la France) en raison de nouvelles exigences douanières de l’U.E.4  Conséquence : l’éditeur doit désormais faire appel à une messagerie privée, d’où un coût postal plus élevé, voire un peu dissuasif. Un  comble à l’ère de la mondialisation, de l’abolition des frontières et de l’ouverture des marchés !
  1. Débat intitulé “Lectures d’hier, lectures de demain ?” animé par Alban Cerisier avec Régis Debray, Pierre Assouline et Antoine Gallimard. [https://www.youtube.com/watch?v=coE3VhFdp8A]
  2. Propos de Jean-Paul Louis dans le premier volet de l’émission de Christine Lecerf, « Louis-Ferdinand Céline au fond de la nuit », France Culture, 15-19 juillet 2019.
  3. Voir M. Laudelout, « Une réédition censurée » in Céline à hue et à dia, Ed. La Nouvelle Librairie, 2022, pp. 365-377. La DILCRAH est la “Direction interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT”.
  4. Voir : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2272270/canada-taxe-europeenne-petits-colis-postes-fedex-ups
  5. À propos de livre, un auteur déplore sur les réseaux sociaux que le sien (qui traite plus de sa personne que de Céline) ne soit pas signalé par ceux qui, selon lui, devraient naturellement le faire. Peut-être devrait-il s’interroger sur les raisons de ce silence quasi unanime…

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Sommaire: Le cristal et la haine (Puissance stylistique et violence constitutive dans l’œuvre de Céline) – Céline dans “Les Nouveaux Temps” (2e partie) – Dans la bibliothèque de Céline (Pucheu, Trotski, Macaulay)

Salaud

La vénérable Société d’Études céliniennes (fondée en 1976 par Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin (†), Antoine Gallimard, François Gibault et Henri Godard) ne craint pas d’évoquer (sur son site internet) « le courant actuel de “Céline’s bashing” » qui sévit depuis plusieurs années. Et de préciser : « Il ne suffit pas que Céline ait été antisémite, il faut encore que ce “monstre” ait été embusqué, colonialiste, collaborationniste et sans aucun doute payé par les nazis. » Ce courant anti-Céline, précise la SEC, est animé par Taguieff, Roynette et quelques autres. Elle aurait pu écrire : et beaucoup d’autres. Cela n’est pas sans conséquence : les éditeurs renâclent à publier des études sur lui (elles ne se vendent guère) et les thèses le concernant se raréfient. Dans l’entretien qu’il nous a accordé en mars, Jean Monnier (Université de Californie) confiait que dans le monde universitaire américain d’aujourd’hui, Céline est un inconnu :  « Les thèses le concernant ne se raréfient pas, elles sont inexistantes », ajoutait-il. Il y a quelques années, Le Bulletin célinien comptait 400 abonnés ; il en a aujourd’hui 300. L’éditeur canadien Rémi Ferland notait récemment qu’il a fallu cinq ans pour que l’avant-dernière réimpression de son édition critique des Écrits polémiques (tirée à seulement 500 exemplaires) fût épuisée. Et, depuis, le retirage (même quantité) ne trouve plus guère d’acquéreur. À force de dresser de Céline le portrait le plus haïssable, il est naturel que les gens s’en détournent et refusent de s’intéresser à son œuvre. Et ce n’est pas l’ouvrage de Jocelyne et Guy Laplagne qui va  modifier les choses.  Son titre, Les passions toxiques de Louis-Ferdinand Céline. Autopsie d’un génie sinistre, est suffisamment éloquent pour s’en convaincre. Dans son livre D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), paru il y a dix ans, Marion Duval fit mieux. Dans ce qui est à l’origine une thèse de doctorat, cette professeure d’une université de l’Ohio mit dans le même sac l’officier SS Maximilien Aue (narrateur des Bienveillantes de Littel), l’hitlérien Abel Tiffauges (héros du Roi des Aulnes de Tournier), le collabo Clément Duprest (dépeint par Daeninckx dans son Itinéraire d’un salaud ordinaire), le commandant du camp d’extermination d’Auschwitz (personnage du roman La Mort est mon métier de Robert Merle), Adolf Hitler (dont Emmanuel Schmitt a écrit une biographie romancée, La Part de l’autre) et… le Céline de la trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon. L’auteure entendait mettre en évidence l’existence d’un archétype littéraire de la figure du “salaud”. Cela me ramène quinze ans en arrière quand Céline fut retiré des “Célébrations nationales” où il avait initialement été inscrit pour le cinquantenaire de sa mort. Et ce au grand dam de Henri Godard, rédacteur de la notice le concernant. Je m’étais alors imprudemment fait l’écho d’une dépêche qui rapportait un sien propos qualifiant précisément Céline de “salaud”. Ce qui avait heurté les lecteurs du BC qui ont, comme moi, la plus grande considération pour son travail. Aussi ne tarda-t-il pas à m’adresser cette mise au point :  « Je n’ai jamais prononcé  pour mon compte la phrase “Céline est un pur salaud” qui m’est prêtée par l’AFP. Tout au plus ai-je pu la citer pour m’en dissocier, et le journaliste aura fait la confusion. J’avais négligé jusqu’à présent de faire la rectification, mais je vois que certains de vos lecteurs s’émeuvent de trouver cette phrase dans ma bouche, je les comprends, c’est pourquoi je vous serais reconnaissant de signaler ce démenti. ». Clair et net.

• Marion DUVAL, D’un salaud l’autre (Nazis et collaborateurs dans le roman français), Presses Universitaires François Rabelais, coll. “Perspectives littéraires”, 2015, 220 pages (22 €).

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Sommaire: Entretien avec Pierre-Denis Boudriot – Ralph Soupault, dessinateur engagé dans le siècle – Céline dans “Les Nouveaux Temps”

Procès et amnistie

Au fil des années, Jean-Paul Louis s’est imposé comme l’éditeur de la correspondance de Céline : entre autres, celle à Marie Canavaggia, Milton Hindus, Albert Paraz… et, dans la Pléiade, la partie relative aux années 1945-1961. Il est aussi l’éditeur et coauteur d’un indispensable Dictionnaire de la correspondance en trois volumes. Et publie cette fois les Lettres à ses avocats français (1947-1950), répondant ainsi au vœu de Frédéric Monnier (†) qui les avait éditées séparément (Naud, puis Tixier) au mitan des années 80.

Céline est alors exilé au Danemark ; dans l’attente de son procès, il se démène pour préparer un terrain le moins défavorable possible. Le 21 février 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne assez sévèrement¹ mais il s’attendait au pire : « Ils ont été aussi peu vaches qu’ils pouvaient, j’aurais tort de râler ». Ce qui ne le dissuadera pas de faire opposition à cet arrêt en mars de l’année suivante. La juridiction d’exception chargée des affaires relatives à la Collaboration a été dissoute le mois précédent ; ce sont désormais les tribunaux militaires qui ont en charge les dossiers restant à juger. Le 20 avril 1951, le Tribunal militaire permanent de Paris confirme dans un premier temps le jugement de la Cour de justice mais fait ensuite bénéficier Louis Destouches d’une ordonnance d’amnistie (du 10 août 1947) applicable aux anciens combattants blessés de guerre. Or l’article 25 de cette loi en excluait ceux qui avaient été condamnés pour fait de collaboration, ce qui était le cas de Céline. Comme l’a révélé François Gibault, puis Pierre Pécastaing, c’est une complicité entre Tixier-Vignancour et le Chef du Parquet du Tribunal militaire qui a permis cette entourloupe, facilitée sans doute par le fait que, selon un témoin, le président du tribunal était « un peu “cafouilleux” sur le plan juridique » [sic]. En conséquence, la Cour de cassation cassa ce jugement afin d’éviter une jurisprudence fâcheuse mais sans que cela n’ait de conséquences pour Céline. Une légende tenace veut que le président du tribunal ignorait que derrière “Louis Destouches” se cachait l’écrivain Céline. Peu crédible car la feuille de jugement de la Cour de justice (présente dans le dossier transmis au Tribunal militaire) mentionne bien “Destouches Louis Ferdinand dit Louis-Ferdinand Céline”. Une historienne dénonce, elle, un faux en écriture publique, subodorant une falsification entre la date de l’audience (20 avril) et celle de son exécution (25 avril)². Elle se base sur un courrier du Commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire à son ministre attestant, pour se dédouaner, qu’au cours de l’audience la loi d’amnistie ne fut pas requise. En fait, l’audience fut expédiée en un temps record et passez muscade. Il est acquis que l’application de la loi de 1947 ne fut en effet pas requise par le Commissaire du gouvernement mais un autre chercheur relève que les juges ont pu s’emparer de ce moyen juridique à l’instigation de la défense³. Mais toutes les archives judiciaires ne sont pas encore accessibles et, avec Céline, une surprise n’est pas exclue.

• Louis-Ferdinand CÉLINE : Lettres à ses avocats français, 1947-1952, Gallimard (“Les cahiers de la Nrf” – Cahiers Céline n° 14), 2026, 323 p. Édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Louis (22 €)

  1. Une année d’emprisonnement [déjà purgée au Danemark], cinquante mille francs d’amende, indignité nationale, confiscation de la moitié de ses biens présents et à venir, paiement des frais de justice.
  2. Anne Simonin, « Céline a-t-il été bien jugé ? », L’Histoire, n° 453, novembre 2018, pp. 36-49.
  3. Gaël Richard, « Retour au procès de Céline (…) », L’Année Céline 2023, Du Lérot, pp. 139-160.